Décrytage
Le lait de jument, une filière qui mérite d’être mieux connue

Quelques rares éleveurs se sont lancés dans ce lait à haute valeur ajoutée. Sa production n’a cependant que peu de points communs avec celui de la vache.

Le lait de jument, une filière qui mérite d’être mieux connue

Une vingtaine de francs le litre: une rémunération qui ferait rêver bon nombre de producteurs laitiers. Ce prix, c’est celui du lait de jument. Pourtant, malgré ce tarif attractif, la production est encore confidentielle dans notre pays. Mais il est à la hauteur de la difficulté à le produire et de ses nombreuses propriétés et qualités. En Suisse, ils ne sont ainsi qu’une poignée d’agriculteurs à s’être lancés sur ce marché particulier. Au Mouret (FR), Jessica Eberhard a débuté il y a quelques années avec trois juments. «Je cherchais pour mon premier enfant une alternative à l’allaitement, sans devoir recourir aux laits en poudre industriels, témoigne la jeune femme. Ses vertus naturelles m’ont également permis de soigner un eczéma tenace.» Après avoir dans un premier temps produit du lait essentiellement pour sa famille, elle le commercialise désormais, sous forme congelée, à raison de cures d’un ou plusieurs mois à l’enseigne d’AgriGourmet.

Marché de niche
«Il est difficile de le promouvoir, car peu de gens connaissent le lait de jument et ses bienfaits, observe la Fribourgeoise. De plus, comme il n’existe pas de marché, je ne peux pas simplement le livrer à une coopérative. De la production au conditionnement en passant par le marketing et la commercialisation, je me charge de toutes les étapes, ce qui est un travail prenant.» Malgré ces difficultés, le succès est aujourd’hui au rendez-vous: une clientèle fidèle s’approvisionne au Mouret, venant aussi bien de Genève que de Sion ou de Lucerne.

En dépit d’un intérêt, certes encore modeste, ce lait est tout sauf un produit de masse pouvant être commercialisé à large échelle. «Toutes les juments n’acceptent pas de donner leur lait, fait remarquer Léa Bandelier, qui utilise celui produit par ses franches-montagnes pour fabriquer des savons. Il faut beaucoup de calme et de doigté. Certaines doivent avoir leur poulain à côté d’elles, d’autres n’aiment pas que le trayeur change, tandis qu’une partie ne veut être traite qu’à la main.» La jeune agricultrice de Bévilard (BE), dont les parents ont créé l’élevage de la Taraude, a effectué son travail de recherche pour l’obtention du  CFC agricole sur cette thématique. «J’ai compris qu’il était très difficile de trouver des informations détaillées à ce sujet. Beaucoup de questions liées à la production restent sans réponses. À chacun donc de faire ses expériences.» Certains traient à la main, d’autres utilisent la machine.

Pas de race déterminée
Contrairement aux vaches laitières, il n’existe pas de chevaux spécifiquement sélectionnés sur le critère laitier. En raison de leur bon caractère, la majorité des producteurs optent donc pour des races de trait ou de demi-trait, comme le franches-montagnes ou l’ardennais. Au contraire des bovins, il n’y a pas non plus de contrôles laitiers réguliers pour déterminer les teneurs du lait. On ne sait donc pas si elles varient en fonction de la race. «Le respect du bien-être animal est un autre point sensible à prendre en considération, signale l’éleveuse bernoise. Dans notre pays, seule une quantité minime de lait est prélevée chaque jour, la plus grande part est laissée au poulain. Mais combien de temps est-ce acceptable, du point de vue éthique, que ce dernier soit séparé de sa mère?»

Produit haut de gamme
Bien qu’il bénéficie d’un prix élevé, la question de la rentabilité de ce lait se pose aussi. Les quantités quotidiennes produites par jument sont minimes comparées à celles des bovins, la durée de traite restreinte. Les producteurs contactés avouent pour la plupart ne pas connaître le rendement exact de cette filière, la majorité la voyant plutôt comme une possibilité de diversification. Tous insistent néanmoins sur leur volonté de faire découvrir un produit qui gagne à être mieux connu. «Il faut avant tout aimer le cheval», souligne Léa Bandelier.

Une fois trait, le lait est soit gardé en l’état et congelé, soit transformé en poudre. «Contrairement au lait de vache, qui est un aliment de consommation courante, celui de jument est utilisé soit en cure pour booster sa santé, soit comme alternative pendant une période de la vie, par exemple pour un enfant qui ne supporte pas les protéines du lait de bovin, soit comme ingrédient cosmétique», indique Jessica Eberhard. Les agricultrices du Mouret et de Bévilard sont à notre connaissance les seules à proposer actuellement ce lait en Suisse romande. Les savons de Léa Bandelier sont en outre certifiés «au lait de juments FM», grâce au soutien de la Fédération suisse du franches-montagnes.

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): Jean-Paul Guinnard

En chiffres

Production particulière:

  • 18 à 24 francs le litre en moyenne.
  • 6 à 8 semaines: le délai d’attente entre le début de la lactation et la première traite.
  • 1 traite quotidienne.
  • 10 à 25 litres par jour, dont seulement 1 à 2 litres sont prélevés, le solde étant destiné au poulain.
  • 4 à 5 mois: la durée de traite.
  • 2 à 3 heures: le temps où le poulain est séparé de la mère, en vue de la traite.

De multiples vertus

Le lait de jument est celui qui se rapproche le plus du lait maternel, il peut donc être utilisé pour l’alimentation des nourrissons. Pauvre en matières grasses, mais riche en acides gras essentiels et en vitamines, notamment C, il est très digeste. Il contient également de la lactoferrine, qui aide à l’absorption du fer. Outre ses qualités nutritionnelles, on lui reconnaît de nombreux effets bénéfiques pour la santé: il contribuerait à rééquilibrer la flore intestinale grâce à une enzyme agissant comme probiotique et à lutter contre des maladies cutanées telles que l’eczéma ou le psoriasis. On lui attribue des effets cicatrisants et antiseptiques sur la peau. Pour profiter de ses bienfaits, il peut être transformé en savons et crèmes cosmétiques. En Asie centrale, ce lait fermenté est couramment consommé.