Le jeune gypaète tombé du nid risque de ne plus voler en liberté

Nature
Reportage
Le jeune gypaète tombé du nid risque de ne plus voler en liberté

Une intervention rare a permis de sauver un gypaète barbu qui a chuté de son nid. Opéré, il est encore en phase de réadaptation. Reste désormais à savoir s’il pourra retrouver la vie sauvage. Nous lui avons rendu visite à Goldau (SZ).

Le jeune gypaète tombé du nid risque de ne plus voler en liberté

Le 30 mai dernier, le biologiste valaisan François Biollaz reçoit un téléphone inhabituel: un jeune gypaète barbu est tombé du nid. Son ami Dada Oreiller, guide de montagne et fin connaisseur du grand rapace, l’appelle depuis le val de Bagnes pour lui apprendre la nouvelle. Le spécialiste romand du gypaète lâche tout ce qu’il est en train de faire, saute dans ses chaussures de marche et fonce vers le vallon reculé où le jeune oiseau est né ce printemps. Le hasard veut qu’un hélicoptère s’apprête à décoller pour une autre intervention dans la zone. François Biollaz grimpe à bord et est sur place en quelques minutes.

Sauvetage insolite
Le gypaète est là, allongé sur le ventre au milieu d’une petite route de montagne. Il suffit au biologiste d’un rapide examen pour réaliser que l’oiseau s’est cassé une patte dans la chute: «Il était sans doute tombé depuis plusieurs jours, explique-t-il. Les muscles s’étaient tendus autour de la blessure, provoquant un chevauchement des deux segments d’os.» Heureusement, le sauvetage est facilité par le caractère du rapace: «Le gypaète n’est pas agressif. Lorsqu’il est en mauvaise posture, il se plaque au sol par réflexe.» Il n’y a pas de temps à perdre. Avec une patte brisée, pas question de replacer l’animal dans le nid. À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles: l’évacuation est rocambolesque, car, faute d’une route praticable en voiture, le retour vers la plaine se fait à trois sur une moto. Sur ses genoux, le biologiste tient le gypaète installé dans un grand sac de voyage.
Fin du voyage le lendemain dans la clinique spécialisée du parc zoologique de Goldau (SZ). Là, Martin Wehrle et son équipe soignent hérissons, rapaces blessés et chevreuils heurtés par des machines agricoles, mais aussi les loups et les ours du zoo voisin. Or, si le vétérinaire en a vu d’autres, le gypaète n’est pas le plus facile des patients: «Ils supportent mal les anesthésies, explique Martin Wehrle. J’ai dû être très attentif aux produits utilisés et aux dosages.» Trop complexe pour être réalisée sur place, l’opération a lieu au Tierspital de Zurich. Plusieurs vétérinaires travaillent de concert pour réduire la fracture et placer une broche externe afin de faciliter les soins ultérieurs. Puis vient le temps de la convalescence. Lorsque nous lui rendons visite, le jeune gypaète a retrouvé le grand air, après une longue période de confinement nécessaire à la bonne cicatrisation de la plaie.

À l’hôpital des vautours
L’oiseau nous fixe de son œil bordé d’un liseré rouge. Son plumage ébouriffé, encore sombre, trahit son jeune âge. Perché sur le rebord de son abri de planches, il reste immobile. «On a pu retirer la broche et le bandage, chuchote Martin Wehrle en désignant la patte droite de l’animal. Maintenant qu’elle ne le fait plus souffrir, il doit impérativement apprendre à la réutiliser.» Une employée de la clinique filme le gypaète. La vidéo sera envoyée aux spécialistes de la Fondation Pro Gypaète afin de leur permettre de suivre le progrès de leur protégé. D’une démarche mal assurée, le rapace se déplace sur son perchoir de bois. «Aïe! lance Martin Wehrle. Il se marche sur les pieds. S’il avait déjà retrouvé toute sa sensibilité, cela ne se produirait pas.» Pour encourager le charognard à bouger, un membre de l’équipe dépose des restes de viande à quelques mètres de l’abri. Nous reculons et retenons notre respiration.
Le gypaète aligne quelques pas, incline la tête, se gratte le menton avec une serre. Ce geste d’apparence anodine suscite l’enthousiasme du vétérinaire: «Il lève la patte gauche, en mettant tout son poids sur la droite!» Voilà qui explique les sourires qui se dessinent sur les visages des soignants. Soudain, le gypaète déploie ses ailes. Près de trois mètres de plumes qui battent l’air et le propulsent dans les airs. Le vol est maladroit, mais le vautour traverse sa volière, se pose dans l’herbe avant de reprendre son envol pour s’approcher de son repas du jour. C’est le moment de nous retirer. «Nous réduisons autant que possible les contacts avec lui, note Martin Wehrle. Il ne doit pas s’habituer à l’humain, sans quoi nous ne pourrions pas le relâcher dans la nature.»

Décision imminente
Pour le vétérinaire comme pour les biologistes de la Fondation Pro Gypaète, l’objectif est de remettre le jeune oiseau en liberté aussi rapidement que possible. «L’expérience a montré que les jeunes gypaètes apprenaient beaucoup dans les premiers mois après le moment de leur envol, détaille Daniel Hegglin, directeur de la fondation qui supervise les mesures de protection et de réintroduction du vautour en Suisse. Plus on attendra pour le relâcher et plus sa réadaptation sera difficile. D’autant que l’hiver approche.» Les biologistes sont face à un choix cornélien: il faut faire vite sans pour autant précipiter les choses. Trop faible, l’oiseau verrait ses chances de survie se réduire. Ce qui est certain, c’est que le gypaète ne sera pas ramené dans le val de Bagnes. «On le relâchera peut-être sur un site d’Obwald où l’on peut garantir une surveillance étroite du jeune oiseau, note Daniel Hegglin. Mais il pourrait aussi retrouver la liberté hors de Suisse afin de bénéficier d’un hiver moins rigoureux, par exemple dans les Alpes du Sud ou le Massif central.»
Les progrès rapides observés depuis quelques jours laissent planer un vent d’optimisme sur le sort du jeune gypaète. Et si, contre toute attente, le lâcher s’avérait impossible? «L’oiseau resterait en captivité et intégrerait le programme de reproduction, dit Daniel Hegglin. C’est un pan central du processus de réintroduction coordonné au niveau européen, qui a permis au gypaète de recoloniser la Suisse.» Le jeune vautour valaisan troquerait sa liberté contre une utile carrière de reproducteur. La décision finale, en concertation avec le canton du Valais, tombera dans quelques jours. Mais vétérinaires et biologistes partagent tous le même avis: il n’y a rien de plus beau que de voir un oiseau blessé prendre son premier envol en pleine nature…

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean/DR

Qui passe à la caisse?

Transport, examen médical, opération par des spécialistes de la faune sauvage, quarantaine et convalescence: de quoi faire trembler un assureur. En Suisse, la Fondation Pro Gypaète assume ces coûts. «Cela dit, ils ne sont pas si exorbitants pour la fondation, rassure Daniel Hegglin. Partenaire du projet de réintroduction, la clinique de Goldau ne facture pas ses services. Le Tierspital de Zurich a aussi réduit ses tarifs pour nous.» Il n’empêche que de faire revenir le grand vautour a un prix. La fondation est soutenue par de nombreuses institutions et par des dons. Pour 30’000 francs, un mécène peut parrainer un gypaète et lui choisir un nom.
+ D’infos www.gypaetebarbu.ch

Un studio avec balcon attend ses locataires

Pourquoi un jeune gypaète chute-t-il du nid avant de savoir voler? Après l’urgence médicale vient le temps des explications. D’autant que le biologiste François Biollaz a déjà dû intervenir au même endroit l’an dernier: un jeune était tombé, sans se blesser. Afin de comprendre, le biologiste envoie un ami guide de montagne dans la paroi pour examiner le nid. Là, c’est la surprise: la cavité rocheuse où le couple a élu domicile mesure à peine 80 centimètres sur 60. «Pour loger trois oiseaux dont l’envergure atteint 2 m 80, c’est un peu léger! Pas de problème pour les adultes, mais un jeune qui commence à ouvrir ses ailes a de fortes chances de heurter la pierre et de tomber.» Les sauveteurs des deux jeunes oiseaux décident de leur offrir plus de surface. «J’ai demandé l’avis des experts de la Fondation Pro Gypaète et me suis renseigné auprès des autorités cantonales. Tous ont soutenu le projet, et nous avons pu construire une sorte de balcon devant la cavité.» Réalisée dans les règles de l’art afin de minimiser l’impact visuel et d’éviter de déranger la faune, l’initiative est totalement inédite en Suisse. Désormais, le biologiste espère voir le couple reprendre possession de son nouveau nid. «On les a déjà revus dans le secteur, sourit-il. J’ai bon espoir.» De quoi appréhender avec plus de sérénité les prochaines naissances dans le nid valaisan.