Le hornuss est un état d’esprit

Traditions
Lutte et jeux alpestres 2/3
Le hornuss est un état d’esprit

La Fête fédérale de lutte d’Estavayer-­le-Lac (FR) mettra aussi à l’honneur le hornuss. La rédaction de «Terre&Nature» a testé pour vous ce sport suisse typique. Reportage avec les membres du seul club romand, établi à Tramelan (BE).

Le hornuss est un état d’esprit

«Courage!» C’est le mot qui ressort le plus souvent dans la définition du hornuss, l’un des jeux alpestres nationaux méconnus de ce côté-ci de la Sarine. Alors quand on m’a demandé de tester ce sport, j’ai accepté avec une pointe d’appréhension. Imaginez: vous voilà sur un terrain, une palette en bois à la main, pour tenter de réceptionner un palet de 6 cm de diamètre fonçant sur vous à plus de 60 km/h. Votre mission est de stopper ce missile, avant qu’il ne touche le sol. Quelle idée!
Autant l’admettre tout de suite, je n’ai pas un talent inné pour ce jeu guerrier, pratiqué par 7613 joueurs licenciés répartis dans les 173 sociétés du pays, surtout en Suisse centrale. «Le hornuss, c’est plus un état d’esprit qu’un sport, explique Rodolphe Bartlomé, membre de l’unique club romand créé en 1949 à Tramelan (BE). Si tu réfléchis trop ou si tu as des soucis, ça n’ira pas.»

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Miser sur l’inertie
Après avoir appris le jargon, je prend le temps d’admirer les lanceurs en train de se positionner consciencieusement, en creusant dans le gravier ou en calant leur pied à l’aide d’une pioche. Puis ils placent le nouss – le palet – à l’extrémité du bock, la rampe de lancement, à l’aide d’une boulette de terre glaise «ni trop humide ni trop sèche pour assurer un tir parfait». Après avoir vu quelques tirs, je me lance. Je m’installe sous l’œil goguenard de génisses pâturant dans l’aire de jeu, une vaste prairie avec vue sur les éoliennes du Peuchapatte et du Mont-Crosin. Ma meilleure main était-elle la gauche ou la droite? «Quand vous balayez, vous faites comment?» rigole un joueur. Bonne question, je découvre que je suis gauchère au hornuss, moi qui suis d’ordinaire droitière. Première nouvelle.
«L’important, c’est d’être solidement campé sur ses pieds, nous apprend Anton Bartlomé, président du club. Garde le dos droit, lève les bras et tire en suivant le rail!» La canne en mains, je fais glisser le träf, soit le tronçon de bois de 270 grammes au bout de ma canne en fibre de carbone, sur le bock. Un dernier coup d’œil sur le nouss et je pivote en tentant de l’atteindre avec un mouvement ressemblant vaguement à un geste de golf ou de tennis. Raté, la canne passe par-dessus. «Chaque lanceur a sa technique, me rassure Anton Bartlomé. La force n’est pas forcément la clé. L’inertie est aussi importante, comme frapper le nouss avec le centre du träf.» Je recommence, en rigolant cette fois et – miracle! – le puck s’envole, avant de s’écraser à quelques mètres de là, devant les sabots des vaches, pas apeurées du tout par mon tir. On les comprend: les meilleurs joueurs le lancent à plus de 200 m de là, parfois à 300 km/h! «Il faut l’envoyer à plus de 240 mètres pour espérer décrocher une couronne», poursuit le retraité, initié au hornuss par son père. Je me dis que j’aurai peut-être plus de chance sur le terrain, en défense. Au milieu du pré, les lanceurs semblent tout petits, à plus de 100 mètres de moi. Quand les défenseurs m’entourant crient «Jetzt!», appel suivi d’un «poc» sonore, les choses sérieuses commencent. C’est le moment de lever la tête pour suivre le lancer. Le nouss fend les airs dans un vrombissement sourd. «Les lanceurs doivent au moins atteindre la zone de but à plus de 100 mètres, détaille Anton Bartlomé. Un des dix-huit défenseurs se positionne dans ce trapèze de 9 mètres de large à l’avant, 14 mètres à l’arrière tous les 10 mètres, pour intercepter le nouss avant qu’il touche le sol.» Dans ce jeu tant individuel que collectif, les dix-huit participants tirent puis réceptionnent le nouss deux fois. La partie peut durer jusqu’à 4 heures, les lanceurs ayant chacun deux tirs à effectuer, en trois essais seulement. Dans le hornuss, il n’y a pas de mi-temps, on attend la fin de la partie, ou les changements de poste, pour se requinquer.

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Guidés à grands cris
«Si le palet vole à 150 mètres du lanceur, cela vaut 15 points, explique Anton Bartlomé. On retranche toujours les 100 mètres de la zone franche du score.» Cinq arbitres, dont deux joueurs, veillent au bon déroulement de la partie. Ils additionnent les résultats de tous les lanceurs, le but étant d’avoir le maximum de points. Ils indiquent aussi le nombre de buts marqués contre l’équipe adverse, qui se voit créditée de malus.
Sur le terrain, les défenseurs dirigent leurs coéquipiers à grands cris, lâchant des «ici» (en haut), «plein jeu» (en bas de la zone), ou «tout en haut», «à droite» ou «à gauche». Tous courent leur palette en bois de plus de 6 kg en main, zigzaguant entre les poulains franches-montagnes ravis de l’animation proposée ce soir-là. Si aujourd’hui, les juniors portent un casque pendant les parties, ce n’est pas le cas des membres du club de Tramelan. Certains ont eu droit à des points de suture, le père d’Anton a même perdu un œil après que le nouss eut ricoché sur la palette de l’un de ses coéquipiers. Autant dire que je ne fais pas la maligne au milieu de cette prairie pourtant idyllique! Surtout que je ne parviens à apercevoir ce minuscule nouss qu’au dernier moment. Heureusement, les défenseurs veillent à ma sécurité, ne me lâchant pas d’une semelle.
«Jouer lorsque le ciel est bleu, ce n’est pas toujours idéal, on voit moins le puck, note Rodolphe Bartlomé, qui toutefois le voit bien avant moi à tous les coups. Pour être sûr de l’attraper, il faut idéalement être trois sur sa trajectoire.» La clé est de regarder au-dessus de la forêt, derrière le lanceur, puis suivre une courbe régulière dans le ciel. Rien à faire, je passe à côté presque à tous les coups. C’est d’ailleurs peut-être la quasi-invisibilité de ce jeu, pourtant spectaculaire, qui le rend peu populaire. «On a de la peine à recruter de nouveaux membres, reconnaît Anton Bartlomé. C’est dommage, le hornuss est un sport magnifique que l’on peut pratiquer à haut niveau même quand on a plus de 60 ans. Vous en connaissez d’autres où c’est le cas?»

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Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Guillaume Perret

Bon à savoir

Le nouss vrombit depuis le XVIe siècle
Les premières traces écrites du hornuss datent de 1575. Le nom de ce sport viendrait du terme Hornussen, de hornen, rappelant le vrombissement que fait le nouss en vol. Ce jeu découlerait d’une coutume païenne consistant à frapper des bûches de bois incandescentes de la montagne vers la vallée pour chasser les esprits. Pratiqué en équipe de 18 joueurs, c’est une lutte sans contact physique, visant à vaincre son adversaire.
La première compétition a eu lieu à Trub (BE) en 1655. L’association de gymnastique a joué un rôle important dans l’intégration du hornuss au programme de la première Fête fédérale de lutte et de jeux alpestres qui s’est tenue à Bienne en 1895.

De quoi parle-t-on?

Des termes particuliers

  • Le nouss est un puck de 78 grammes, strié sur le côté. Ce qui le freine en l’air.
  • Le bock est la rampe de lancement du nouss, composée de deux rails symétriques, pour les droitiers et les gauchers.
  • Le fouet ou la canne est l’outil souple,
    en aluminium ou en fibre de verre de 2 à 3 m de long envoyant le nouss.
  • Le träf est la partie en bois à l’extrémité
    du fouet, servant de propulseur au palet.
  • La palette est le panneau de plus de 6 kg servant à intercepter le puck.
  • Le champ est la partie de l’aire du jeu qui commence à 100 m de distance du bock.