Reportage
Le grand chantier lémanique des petits plantons de betteraves

Planter la racine sucrière au lieu de la semer, c’est le pari ambitieux d’un groupe d’agriculteurs bios vaudois et genevois. But: augmenter le rendement en limitant les facteurs péjorants à la mise en place de la culture.

Le grand chantier lémanique des petits plantons de betteraves

Avec l’arrivée des premiers pucerons vecteurs de jaunisse, les betteraviers sont sans doute nombreux à scruter leurs champs avec attention… À Céligny (VD), Yann Berney a une raison supplémentaire d’observer les trois parcelles qu’il a réservées cette année à la betterave: elles n’ont pas été semées, mais plantées. Une technique largement expérimentale, tentée avec 8 autres agriculteurs de La Côte (dont trois dans le canton de Genève) – pour une surface totale de 42 hectares.

 

Un marché ouvert
Ce projet audacieux fait écho aux tests menés l’an dernier par d’autres pionniers, notamment Milo Stoecklin, dans le Jura. Il s’en distingue par son échelle et par sa dimension collective. «Je faisais de la betterave avant la reconversion au bio de mon domaine et la certification obtenue le 1er janvier, raconte Yann Berney. J’ai souhaité m’y remettre, notamment pour me caler sur le marché: maïs et céréales bios arrivent à saturation, alors que la production de sucre labellisé Bio Bourgeon est activement encouragée par les sucreries.»

C’est pour surmonter les difficultés inhérentes à la betterave bio en semis et «viser un bon rendement, même au prix d’un investissement de base supérieur» que l’agriculteur de Céligny s’est tourné vers la plantation. «Cela amène de la sécurité à la mise en place en diminuant notamment l’impact potentiel de la sécheresse, des limaces ou de l’altise», explique-t-il.

Pour répartir les coûts et valoriser au maximum le retour d’expérience, Yann Berney s’est adressé à des collègues bios, déjà betteraviers ou intéressés à le devenir, qui ont accepté de le suivre dans l’aventure. La planteuse nécessaire a été fabriquée sur mesure par l’italien Sfoggia – histoire de s’adapter au sarclage à douze rangs pratiqué par les membres du petit groupe – puis remorquée jusqu’à Céligny par route, grâce à un essieu longitudinal ajouté à cette fin. Quant aux plantons de la variété novalina, ils ont été commandés chez le spécialiste français Thomas et livrés par huit semi-remorques chargés au total de 22 palettes de 19800 pieds chacune. Et c’est là, début avril, que le vrai chantier a pu commencer.

Logistique complexe
«Mon associé David Schütz a fourni la prestation de plantation via son entreprise de travaux pour tiers, indique Yann Berney. Avec 14 personnes au total sur la machine, il a fallu organiser toilettes et réfectoire mobiles. Une énorme logistique!» Évidemment, les choses ne se sont pas déroulées sans anicroches. «J’ai eu des problèmes de bourrage des socs sur une parcelle travaillée sans labour, et dû en trouver d’urgence une autre, dont la fumure n’était toutefois pas adéquate. On s’est aussi rendu compte qu’il est impératif d’avoir au moins 12 à 13cm de terre meuble pour recouvrir la motte, sans quoi elle se dessèche, note le Vaudois… Et la nuit suivant le premier jour de travail, il a fait -4°C et les 3 hectares tout juste plantés ont gelé! Heureusement, les plants sont repartis, avec des pertes acceptables.»

Le 27 avril, finalement, les 42 hectares étaient plantés – à raison de 80000 pieds/hectare, soit 1 tous les 25 cm. Un mois plus tard, Yann Berney est plutôt optimiste: «Les corneilles ont volé ici ou là quelques pieds, mais pour l’instant, on a très peu de limaces et peu d’altises. Les premiers pucerons sont imminents, mais, en démarrant au stade 4 feuilles, on écourte la période de vulnérabilité de la betterave, surtout si la météo nous amène un peu de chaud.»

Les neuf néo-planteurs échangent fréquemment sur un groupe WhatsApp créé à cette occasion; une rencontre est prévue fin mai, pour évaluer la situation. L’amélioration de la planteuse fait aussi l’objet d’un suivi attentif de la part de l’ingénieur responsable chez Sfoggia. Et tant chez ProConseil qu’au FiBL, l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, on observe également avec attention ce test d’une ampleur peu commune.

Quant à la Fédération suisse des betteraviers (dont le président, Josef Meyer, vivement intéressé par la démarche, a lui-même planté quelques ares de betteraves sur la lancée), elle n’est pas restée inactive et a avancé l’investissement nécessaire pour les plantons, offrant en outre un soutien de 400 fr./ha pour leur achat. «Nous avons aussi obtenu l’aide du Canton pour l’achat de la machine, dans le cadre du plan de réduction phytos, précise Yann Berney. Et Sucre Suisse s’est fendu d’une contribution de 300 fr./ha.»

Le risque n’est pas négligeable pour autant, relève-t-il. «Mais c’est une démarche innovante, dont l’impulsion provient des agriculteurs eux-mêmes, et qui est orientée vers la productivité et la qualité. Pour moi, c’est la voie à suivre! Elle implique de nous fédérer, ce qui est un peu inhabituel. Mais j’avoue que j’adore cette façon de travailler.»

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Blaise Guignard/Claire Muller

En chiffres

Un projet ambitieux

  • 42 hectares plantés à La Côte lémanique entre VD et GE;
  • 9 exploitants;
  • 3,26 millions de plantons importés de Normandie par camions;
  • 1 chantier occupant 14 personnes + les exploitants du 7 au 27 avril;
  • 1 planteuse 12 rangs fabriquée sur mesure par Sfoggia (I).

Questions à...

Josef Meyer, président de la Fédération suisse des betteraviers

Où en est-on dans le développement des betteraves bios?
On s’approche des 200 hectares, contre 7 à 8 il y a cinq ans. La betterave bio est un métier difficile, qui exige d’acquérir de l’expérience et de s’équiper. La collaboration avec la recherche est bonne, le nouveau système de primes mis en consultation par l’OFAG (ndlr: prime à la production bio de 1200 fr./ha cumulée à une prime liée au non-usage des PPS) est incitatif, et nous sommes en discussion avec Coop pour augmenter le prix du sucre bio. On est de toute façon condamnés à trouver des solutions pour produire la betterave de façon plus écologique.

La betterave sans phytosanitaires de synthèse, c’est un objectif accessible?
On peut à terme se passer de fongicides et d’insecticides, mais supprimer totalement le recours aux herbicides est difficile. En revanche, il est possible de réduire ceux-ci de 99% en recourant à une machine qui applique le traitement dans un rayon de 3cm autour de la pousse et sarcle le reste. Et on évite ainsi les blessures à la plante, en économisant 100 heures de travail/hectare.

Les betteraviers innovants sont-ils bien soutenus par la filière?
Dans le cadre du projet de Yann Berney, je pense que oui (ndlr: voir texte principal). Je suis extrêmement fier de ces agriculteurs qui prennent un risque, font preuve d’un esprit entrepreneurial et, finalement, ont de bonnes chances de gagner de l’argent avec leur projet. Pour moi, c’est ainsi que la branche doit avancer.