Reportage
Le domaine Klosterhof fait revivre le vignoble lucernois

Venu à la viticulture par choix, Noel Huwiler a rejoint une exploitation autrefois emblématique de la qualité des terroirs régionaux. Et apporte sa touche personnelle à une dynamique réjouissante.

Le domaine Klosterhof fait revivre le vignoble lucernois

Il n’y a pas si longtemps, Noel Huwiler s’appelait Noel Eichenberger et n’était pas vigneron-encaveur à Aesch (LU) au domaine Klosterhof, mais employé dans une fonderie (et accessoirement skateur accompli). Et si l’on remonte encore un peu les années, le domaine où il officie aujourd’hui concentrait son activité sur l’élevage des porcs et quelques fruitiers à hautes tiges. Et Aesch, comme toute la commune de Hitzkirch à laquelle le village appartient, semblait avoir définitivement tourné le dos à la viticulture.

Deux générations de vignerons
Oui mais voilà! Depuis trois ans, Noel vinifie les vins des 3 hectares de vigne de Klosterhof, répartis en deux parcelles, patiemment replantées dans les années 90 par le grand-père de sa femme Priscilla. En prenant le nom de celle-ci, ce jeune homme souriant et réfléchi, qui s’exprime volontiers en français, souhaitait marquer son appartenance à cette famille paysanne qui occupe une grande ferme du XVIIe siècle en plein village depuis cinq générations. Et il est devenu ainsi un représentant officiel de la seconde lignée de Huwiler à se consacrer essentiellement à la vigne.

Juste à côté de la ferme, des parchets impeccablement tenus s’alignent sur le coteau d’Oberbirg. «La carte nationale de la Suisse de 1885 montre bien qu’il y avait de la vigne ici même, en 1885 encore, raconte Noel. Sur la lancée de la crise phylloxérique, les vignerons de la région ont tout arraché et brûlé pour y replanter des vergers de pommes et de poires. C’est d’ailleurs la première chose qu’a faite l’arrière-grand-père de Priscilla en achetant le domaine. En 1905, il n’y avait plus le moindre cep dans le Seetal, alors que ces terroirs étaient réputés durant les siècles précédents. C’est mon beau-père qui a commencé à replanter de la vigne ici, en 2002, avec le soutien du Service cantonal de l’agriculture.» Un mouvement concerté auquel le canton avait commencé à réfléchir dès les années cinquante.

Noel, lui, a opté pour la viticulture à 24 ans, pour se rapprocher de la nature. Après avoir pensé à l’horticulture et tâté sans conviction de l’élevage porcin, c’est un stage chez Adrian Klötzli, sur les rives du lac de Bienne, qui lui a filé le virus de la vigne. Formé à Wädenswil, il a passé à nouveau une année à Twann (BE) puis une seconde à Wülflingen (ZH) avant de s’installer dans la cave de Klosterhof. Propriétaire du domaine, son beau-père, Kurt Huwiler, concentre quant à lui ses efforts sur la culture, avec la méticulosité soigneuse, l’enthousiasme et l’intransigeance qu’il y met depuis dix-huit ans.

Un travail de précision
«Ici, c’est mon lieu de prédilection, et j’ai vraiment de la chance», sourit Noel en faisant la visite de l’impressionnante bâtisse érigée en 1604 par la puissante Abbaye de Muri, alors propriétaire des lieux (Klosterhof signifie «ferme du cloître»). Sous la haute charpente de bois, les Huwiler ont fait aménager un cube isolé pour y vinifier leurs rouges, tandis que les barriques dans lesquelles la plupart de ceux-ci passent un à deux ans, de même que les cuves accueillant les blancs et le pressoir, sont alignés devant les hauts murs de pierre nue. Dans cet outil somptueux qui a ainsi retrouvé sa vocation première, Noel Huwiler élabore toute la gamme du domaine, avec minutie et sobriété. Il en résulte des vins à l’expression riche et précise, qui confirment que ces parcelles du Seetal ont bien tout le potentiel des grands terroirs alémaniques (ce qu’attestent aussi plusieurs distinctions au Grand prix des vins suisses).

Ce millésime sera aussi celui où Noel inscrira son propre prénom dans l’histoire du renouveau viticole lucernois. Tombé sur quelques pieds de hitzkircher à Wädenswil, le jeune homme, intrigué, s’est renseigné et a découvert que cet ancien cépage patrimonial, devenu rarissime, est bien originaire de Hitzkirch, comme son nom le laisse deviner. Après les avoir fait multiplier, il en a planté 145 pieds sur une petite parcelle qui servait autrefois de prairie pour les chevaux; dans quelques semaines, le hitzkircher connaîtra ainsi sa première vendange depuis probablement plus d’un siècle (voir encadré ci-contre). Et en essaimant chez d’autres viticulteurs du canton – Noel Huwiler entendant encourager le prélèvement de greffons –, renouer avec sa réputation d’antan. Quant au domaine Klosterhof, avec sa situation idéale et sa réputation croissante, il semble bien parti pour se (re)faire une place de choix au sein du vignoble alémanique.

+ D’infos Pour en savoir plus sur les activités du domaine: www.weingut-klosterhof.ch

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Blaise Guignard

En chiffres

Klosterhof en bref

  • 3 hectares de vignes.
  • 10 cépages cultivés (pinot noir, pinot gris, sauvignon blanc, gamaret, diolinoir, cabernet dorsa, riesling, divico, divona, hitzkircher).
  • 25’000 cols  encavés chaque année.
  • 9 hectares de céréales.
  • 130 arbres fruitiers hautes tiges Pro Specie Rara.

Une rareté venue du passé

En octobre, la vendange de hitzkircher de Noel Huwiler sera la première à voir une cuve depuis plusieurs décennies, voire plus d’un siècle. Ce cépage rouge suisse – l’ampélographe José Vouillamoz le classe parmi les 21 «cépages patrimoniaux» de notre pays – est né par croisement naturel entre la bondola tessinoise et le completer grison, deux variétés autrefois très répandues en Suisse centrale. «Il faisait jusqu’à la fin du XIXe siècle la fierté des vignobles de Lucerne et d’Argovie, en particulier dans la région située entre le Hallwilersee et le Baldeggersee», relève José Vouillamoz. Son nom provient d’ailleurs de Hitzkirch, commune où est situé le domaine de Klosterhof, au cœur de la région viticole du Seetal. Jusqu’à ce que Noel Huwiler entreprenne de multiplier 5 ceps acquis dans ce but à Wädenswil, il ne restait que 25 pieds de hitzkircher dans toute la Suisse. Il retrouve ainsi sa terre d’origine, elle-même lancée dans une dynamique positive avec une surface viticole passée de 40 à 68 hectares en vingt ans, une AOC introduite en 2005 et la plus importante proportion de cépages résistants de Suisse (30%).