Décryptage
Le bien-être animal a un coût, qui devrait être mieux rémunéré

L’amélioration de la détention des bovins et des porcs s’est accompagnée d’un prix de vente plus élevé. Mais ces prestations sont-elles suffisamment rétribuées? Une étude s’est penchée sur la question.

Le bien-être animal a un coût, qui devrait être mieux rémunéré

Le constat est sans appel: seuls 72% des dépenses liées à de meilleures conditions de détention pour les bovins d’engraissement dans les exploitations IP-Suisse sont rétribuées. Le bilan économique des investissements nécessaires pour obtenir cette certification est donc clairement négatif. «Nous nous en doutions depuis longtemps, mais nous en avons désormais la confirmation à la suite de la récente étude d’Agroscope, souligne Stefan Flückiger, directeur de la politique agricole au sein de la Protection suisse des animaux (PSA). L’engagement consenti par les producteurs n’est pas récompensé à sa juste valeur.»

Cahier des charges exigeant
En effet, le cahier des charges est exigeant: la surface à disposition par animal est d’environ le double du standard minimal requis par l’ordonnance sur la protection des animaux; en outre, l’aire de couchage doit être recouverte de paille, entraînant des frais et un temps de travail supplémentaires – sans compter les surfaces de sortie bétonnées, qui augmentent la quantité de lisier à évacuer et donc la main-d’œuvre affectée à cette tâche.

«Les prestations de bien-être animal impliquent avant tout un investissement à long terme dans des structures, entraînant notamment des coûts de constructions plus élevés, constate Christian Gazzarin, à Agroscope. Les éleveurs ont tendance à sous-estimer nettement ces dépenses.» Les risques commerciaux sont également insuffisamment pris en compte dans le calcul des coûts: en Suisse, la quantité de viande produite sous label est supérieure à ce que le marché est actuellement capable d’absorber.

La prime pour le bien-être animal est financée d’une part par le supplément de prix de vente lié au label lui-même, d’autre part par les paiements directs de la Confédération – via le programme de contributions au bien-être animal SRPA/SST. «Pour absorber le surcoût, la gratification devrait être supérieure de 60% et les subventions fédérales augmenter de 116%», note Christian Gazzarin.

Des modèles alternatifs
Du côté de l’engraissement des porcs, la situation est néanmoins plus satisfaisante, bien qu’insuffisante, avec 90% des coûts couverts. «Il existe cependant de grandes variations d’une exploitation à l’autre, la taille de l’entreprise jouant un rôle non négligeable», observe Jacques Demierre, gérant d’IP-Suisse. Ainsi, plus une exploitation dispose de places d’engraissement, plus les coûts supplémentaires engendrés par l’obtention du label sont couverts. En effet, les primes augmentent proportionnellement au nombre d’animaux, alors que ce n’est pas le cas pour les coûts des bâtiments et de la main-d’œuvre. «Afin d’équilibrer les charges, d’autres modèles alternatifs devraient être pris en compte, comme des aides à l’investissement renforcées, et non simplement une augmentation du bonus», propose Christian Gazzarin. Du côté de PSA, on estime néanmoins qu’il faudrait faire passer la prime au kilo à 88 ct. pour les bovins. «Mais la Confédération, via les paiements directs, ne peut pas prendre en charge ces surcoûts: c’est au marché de s’en charger», note Stefan Flückiger.

Les paysans convaincus
Au vu de ces résultats, on peut se demander s’il vaut la peine pour un producteur d’investir dans le bien-être animal. Cependant, malgré une rémunération insuffisante dans la majorité des cas, nombreux sont les exploitants à y adhérer. «Nous avons même une liste d’attente, aussi
bien pour la production de viande de porc que de bœuf», note Fritz Rothen chez IP-Suisse. Les convictions des éleveurs semblent jouer un rôle capital dans ce choix, tout comme l’accès facilité à un plus grand marché. «Lorsque j’ai construit ma nouvelle stabulation, j’ai décidé de produire sous le label IP-Suisse sans calculer précisément le bénéfice que j’en tirerais, témoigne Christian Fuchs, de Pampigny (VD). Bien sûr, les quelque 50 ct. supplémentaires au kilo étaient motivants, mais offrir à mes taureaux d’engraissement la possibilité de sortir en plein air était un aspect encore plus important.» Fait encourageant pour la branche, ces derniers mois, les produits IP-Suisse, livrés principalement dans les grandes surfaces, ont été particulièrement demandés, au contraire de la viande non labellisée, écoulée majoritairement dans les restaurants. De quoi inciter à en revoir les prix?

+ D’infos L’étude (en allemand) peut être téléchargée sur le site d’Agroscope, www.agroscope.admin.ch

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): DR

En chiffres

IP-Suisse en bref 

  • 40% de la viande de bœuf suisse et 30% de celle de porc environ provient d’exploitations labellisées.
  • 2/3 de la prime pour le bien-être animal sont financés par le marché, 1/3 par les paiements directs via les programmes SST/SRPA.
  • 25% des dépenses pour le bien-être animal ne sont pas indemnisées dans la médiane des exploitations produisant de la viande de bœuf.
  • 100 places d’engraissement pour les bœufs et 250 pour les porcs sont nécessaires pour couvrir les frais.

Un nécessaire ajustement des prix

Il ne fait aucun doute que le public est de plus en plus sensible à la manière dont les animaux de rente sont élevés. Mais cette tendance ne se traduit pas forcément par une augmentation de la consommation de viande produite sous label… et les ventes stagnent. Une autre étude d’Agroscope a analysé la réaction des consommateurs; elle montre le grand potentiel que générerait une modification de la politique des prix dans le commerce de détail. À court terme, la part de viande certifiée pourrait passer d’un tiers à près de 50%. Pour atteindre cet objectif, il faudrait favoriser le rapprochement des prix entre la viande conventionnelle et les produits sous label. Or, actuellement, ceux des assortiments conventionnels sont souvent maintenus artificiellement bas. La viande de porc enregistre le résultat le plus net. Dans ce secteur, une augmentation de seulement 10% du ticket de caisse des produits conventionnels par rapport aux produits labellisés pourrait même entraîner une augmentation des ventes de la viande de porc labellisée allant jusqu’à 34%.