L’azuré de la croisette, un prodigieux papillon qui mérite notre protection

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L’azuré de la croisette, un prodigieux papillon qui mérite notre protection

Tant d’éléments doivent se conjuguer pour que s’épanouisse l’azuré de la croisette! Sur les hauteurs de Moutier (BE), les conditions sont réunies: le petit lépidoptère y trouve à la fois sa plante et son insecte hôte.

L’azuré de la croisette, un prodigieux papillon qui mérite notre protection

Le pâturage semble inoccupé. Pas de bétail à l’horizon, même si quelques chevaux et vaches ont laissé une trace de leur passage. «C’est idéal pour conserver la prairie en l’état», explique Jean-Claude Gerber, naturaliste de longue date et auteur du livre de référence Papillons du Jura. L’enseignant retraité sait reconnaître un site à même d’accueillir la gentiane croisette, plante hôte de l’azuré du même nom. Une pâture extensive, qui permet à la fois d’entretenir la prairie en évitant l’embroussaillement et de ne pas apporter trop de fumure. Seul un sol maigre, avec une végétation plutôt rase, est favorable à cette fleur, qui sinon risquerait d’étouffer.

«C’est peut-être un peu tard pour le voir voler, nous avertit le passionné. L’azuré de la croisette ne vit qu’une génération, plutôt brève, entre fin juin et début juillet. Et comme la saison est précoce cette année… Par contre, on peut certainement repérer les signes de sa présence.» Le spécialiste ne s’y trompe pas: quelques taches d’un bleu roi apparaissent au loin, dans le vert du pâturage. La gentiane croisette est en pleine floraison. Dès l’approche de la première plante, on observe de petits disques blancs délicatement posés sur le feuillage. Les œufs de l’azuré de la croisette se comptent par dizaines.

À chaque journée ses dangers

«Ces œufs resteront visibles encore longtemps après l’éclosion», nous apprend Jean-Claude Gerber. Car la jeune chenille sort en perçant la base de l’œuf, puis la feuille, laissant derrière elle une coquille vide. Le naturaliste s’accroupit et sort une loupe. Les petits points blancs prennent toute leur dimension et en retournant le feuillage, on distingue de minuscules trous. Des chenilles se sont déjà réfugiées dans les boutons floraux qu’elles aiment grignoter. C’est en quelque sorte ce qui fait office de déjeuner. Après sa deuxième mue, la chenille change de régime alimentaire et opte pour un repas plus consistant. Elle a alors besoin d’un nouvel allié: la fourmi. Elle va la chercher en se laissant tomber au sol. «Pas n’importe laquelle», précise Jean-Claude Gerber alors qu’une fourmi forestière s’active entre les pétales bleus.

L’azuré de la croisette est certes myrmécophile – littéralement qui aime les fourmis –, mais sa chenille n’imite chimiquement que l’odeur de la petite fourmi rouge. Les autres s’avèrent en fait être de redoutables prédateurs pour la chenille, comme bien des insectes d’ailleurs. Cette période est donc de tous les dangers. Si aucune fourmi rouge ne croise son chemin, elle risque de mourir de faim. Si par contre la rencontre fortuite a lieu, et pour autant que la colonie soit en mesure d’accueillir une bouche de plus à nourrir, la fourmi confond la chenille avec une larve de son espèce et la ramène au nid. Et là, banquet!

Un dernier écueil avant l’envol

Bien camouflée par ses sécrétions chimiques et ses petits cris qui imitent ceux de la reine, l’intruse est choyée par les ouvrières qui l’alimentent de la même bouillie régurgitée qu’elles donnent à leurs larves. Elle pioche aussi dans le couvain (œufs, larves), et s’installe pour passer tranquillement l’automne et l’hiver.

Mais l’aventure ne s’arrête pas là. Les yeux de Jean-Claude Gerber brillent d’admiration tandis qu’il poursuit son récit, palpitant. Phase délicate entre toutes, la dernière mue voit la chenille se transformer en chrysalide et son corps se liquéfie littéralement avant que ses organes et ses tissus ne se reforment pour donner vie au papillon. «Mieux vaut alors que les fourmis ne découvrent pas la supercherie.» D’où l’importance de former un cocon tout près de la sortie de la fourmilière. D’autant qu’une fois venu le moment de déployer ses ailes, l’azuré de la croisette aura besoin de les sécher au moins une heure avant de pouvoir prendre son envol. Il préférera alors se mettre à l’abri sur une herbe haute ou une fleur.

Beaucoup d’appelés, peu d’élus

«Le compte n’a peut-être jamais été fait, mais sur la centaine d’œufs que pond une femelle, seuls quelques-uns parviendront à l’âge adulte»: le destin que nous conte Jean-Claude Gerber ressemble à celui d’un rescapé. Mais il y a de quoi se montrer optimiste. Sur ce pâturage, les gentianes croisettes se sont multipliées depuis le dernier passage du naturaliste. Le petit lépidoptère en profite, les œufs sont là pour en témoigner. Il y en a au moins un millier.

Texte(s): Isabelle Chapatte
Photo(s): /Jean-Claude Gerber

Carte d'identité

Nom latin: Maculinea alcon rebeli.
Taille de l’aile antérieure: 17-19 mm.
Description: Le dessus des ailes est bleu vif bordé de noir chez le mâle, brun foncé avec un lavis bleu tacheté de noir chez la femelle. Chez les deux, le dessous des ailes est brun grisâtre avec des points noirs, lavé de bleu à la base de l’aile postérieure.
Distribution: Le papillon se retrouve principalement dans le Jura septentrional et dans les prairies subalpines.
Statut: Sur liste rouge, l’azuré de la croisette est considéré comme vulnérable en Suisse et en danger dans la chaîne jurassienne.
+ d’infos www.papillonsdujura.ch