Lausanne cherche l’équilibre entre abeilles sauvages et domestiques

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Lausanne cherche l’équilibre entre abeilles sauvages et domestiques

Talus fleuris, herbes folles, hôtels à insectes, ruchers communaux… Depuis 2011, la Ville de Lausanne multiplie les actions en faveur de la nature ­urbaine et des abeilles en particulier. Une étude met aujourd’hui en évidence le bien-fondé, mais aussi les limites de ces mesures pour la biodiversité.

Lausanne cherche l’équilibre entre abeilles sauvages et domestiques

Les abeilles en ville ont la cote. Depuis que leur disparition fait régulièrement la une de l’actualité, tout le monde veut les sauver. Les initiatives privées et communales se multiplient pour les accueillir sur les terrasses, les balcons, les toitures, dans les jardins familiaux ou les parcs publics. Mais de quelles abeilles parle-t-on? «On pense bien sûr tout de suite à l’abeille mellifère, car on la connaît bien et chacun apprécie son travail de butineuse. Mais il ne faut pas oublier qu’il existe plus de 600 espèces d’abeilles sauvages en Suisse qui, elles aussi, méritent notre protection et jouent un grand rôle dans la biodiversité et la pollinisation des plantes sauvages et des cultures», relève Pascale Aubert, déléguée à la nature de la Ville de Lausanne.

abeille sauvage sur une feuille

La capitale vaudoise ne s’y est pas trompée. Depuis 2011, elle gère quelques ruchers communaux mais favorise aussi les espèces sauvages en installant des hôtels à insectes dans les espaces publics. Composés principalement de bûches percées et de fagots de tiges creuses, ces refuges sont des lieux de reproduction privilégiés pour bon nombre d’abeilles solitaires qui nichent naturellement dans les végétaux secs.

Concurrence déloyale
«Une étude menée à Lausanne a montré que 49 espèces utilisent ces nichoirs et trouvent refuge dans les parcs et les plantages urbains, où la gestion écologique différenciée et la culture biologique sont devenues la norme. C’est un résultat qui nous encourage à poursuivre nos efforts en faveur de la biodiversité dans tous les recoins de la ville, en laissant notamment les plantes sauvages s’exprimer au pied des arbres, le long des bermes, sur les talus mais aussi sur les toits», souligne Pascale Aubert. Deux toitures végétalisées en 2015, dont celle des halles sud de la Fondation de Beaulieu, ont également été suivies de très près par

les biologistes du bureau lausannois n+p. Les résultats sont éloquents: 59 espèces d’abeilles sauvages y ont été recensées en deux ans, dont sept sont inscrites sur la liste rouge des espèces menacées. «Les plantes typiques des milieux secs présentes sur ces toitures plates extensives attirent des abeilles mais aussi des papillons, des coléoptères et des oiseaux, ce qui démontre le potentiel incroyable pour la biodiversité que représentent les toits. Les insectes y trouvent du pollen et du nectar, mais malheureusement aucune espèce d’abeille solitaire ne parvient à s’y reproduire. La plupart des espèces identifiées sont terricoles, c’est-à-dire qu’elles nichent dans le sol: il faudrait aménager au pied des bâtiments des zones de terrain meuble et assez profond, comme on en trouve au bord des rivières, où elles pourraient creuser leurs galeries», relève l’entomologiste Vincent Sonnay. Autre constat alarmant: en ville, une abeille sur deux est une abeille mellifère, alors que cette espèce domestique ne représente pourtant qu’une infime portion de la diversité des abeilles suisses. «La concurrence entre abeilles sauvages et domestiques a été prouvée scientifiquement en milieu rural et elle s’exacerbe d’autant plus là où les ressources en nourriture sont limitées, ce qui est le cas en ville. Contrairement à l’abeille mellifère qui parcourt facilement 3 kilomètres pour butiner, l’abeille sauvage a un rayon d’action de 300 à 500 mètres seulement. Cela la rend hyperdépendante de la flore locale et très vulnérable à la concurrence. Par conséquent, il faut éviter d’installer plus de ruches en ville», conclut le biologiste.

Douze emplacements publics
Ce message a été bien compris par la Ville de Lausanne, dont le cheptel apicole s’élève en tout et pour tout à douze ruches, réparties sur cinq sites et gérées par Sébastien Liardon, jardinier-apiculteur au Service des parcs et domaines. «Vu l’engouement actuel pour les abeilles, nous avons aussi reçu quelques demandes de citoyens désireux d’installer des ruches dans les espaces verts.

Pascale Aubert

Pour y répondre, la Municipalité met à disposition douze emplacements publics, avec au maximum trois ruches chacun. Un contrat est signé avec les requérants, qui bénéficient de l’appui et de l’expertise de la Société d’apiculture de Lausanne», précise Pascale Aubert.

Sur le domaine privé par contre, les autorités communales n’ont aucune emprise et chacun est libre d’installer dans son jardin ou sur son toit une ou plusieurs ruches. Pour les balcons, la Ville de Lausanne recommande d’opter plutôt pour un petit nichoir à insectes et quelques jardinières de plantes sauvages. De quoi satisfaire autant les abeilles sauvages que notre espèce domestique.

Texte(s): Aino Adriaens
Photo(s): DR

Des ruches sur les toits

Fausse bonne idée?

Les autorités communales et la plupart des apiculteurs interrogés ne plébiscitent pas l’installation de ruches sur les toits urbains. Les difficultés d’accès rendent la manutention compliquée, voire dangereuse pour l’apiculteur, tandis que, pour les abeilles, les conditions de chaleur et de sécheresse de cet univers minéral – quand la toiture n’est pas végétalisée – sont difficiles à supporter. Des sociétés privées, banques, compagnies d’assurance, hôtels, etc, misent pourtant sur l’apiculture urbaine pour se donner une image verte à des fins commerciales. Une mode que déplore Pascal Crétard, président de la Société genevoise d’apiculture: «En parrainant des ruches sur le toit ou les terrasses, ces entreprises fortunées se donnent bonne conscience sur le dos des abeilles, mais contrairement à ce qu’elles prétendent, ne participent pas du tout à leur sauvegarde. Notre abeille domestique ne disparaîtra pas tant qu’il y aura des apiculteurs pour multiplier les colonies. Les abeilles sauvages par contre sont beaucoup plus menacées et c’est donc surtout pour elles qu’il faut s’inquiéter. OK pour des ruches en ville à des fins pédagogiques, mais sinon laissons-la plutôt aux abeilles sauvages!»