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Reportage
Lassé de son quotidien, un couple de Jurassiens tente la vie à l’alpage

Le temps d’un été, Christa Müller et Nicolas Frésard ont tout quitté pour s’occuper des vaches et fabriquer le fromage dans l’Oberland bernois.

Lassé de son quotidien, un couple de Jurassiens tente la vie à l’alpage

Les pâturages escarpés de l’Oberer Kaltenbrunnen somnolent encore dans une demi-obscurité. Vingt-six simmentals paissent en toute quiétude sur cet alpage idylliquement perdu à 1800 m d’altitude entre Zweisimmen, Gstaad, La Lenk et Saanen (BE). Il est 6 h du matin. D’une voix aussi épaisse que sa chemise à carreaux, le vacher des lieux commence à faire résonner ses appels dans les collines. «Chomm! Chomm! Lisi, chömmet! Romina, Rösli, Valesa! Chömmet!» Sans plus d’efforts de sa part, le troupeau se met lentement en mouvement et prend la direction de l’étable pour la traite. «C’est un rituel émotionnellement intense de voir ces bêtes redescendre des pâturages. Ce sont elles qui font tout le travail en produisant la matière première que nous utilisons. Et puis on s’y attache, mine de rien! Chacune a son caractère, il faut leur parler à toutes différemment», confie-t-il. Alors si on vous disait qu’il y a moins de deux mois, Nicolas Frésard, cet homme appuyé sur un vieux bâton, bob sur la tête, vivait encore dans un petit appartement de Courtételle, près de Delémont, exerçait un métier de bureau et n’avait jamais touché à quelque pis que ce soit?

Quête d’authenticité
Pour comprendre pourquoi il se trouve ce matin dans ce coin des Alpes bernoises, il faut remonter à un soir de novembre dernier. Cela faisait alors un moment que lui et sa compagne, Christa Müller, ressassaient une vieille envie de quitter un quotidien qu’ils ne jugeaient plus en accord avec leurs valeurs. «On se sentait pris dans un tourbillon. On en avait marre de cette société basée sur le paraître. On se rendait compte qu’on faisait énormément de choses, trop, en fonction du regard des autres. De plus en plus, on éprouvait un besoin d’authenticité, de retrouver le contact avec la terre et la nature», raconte cette dernière. Ayant appris que les alpages engageaient des saisonniers, ni une ni deux, le couple quadragénaire entame ses premières recherches, tombe sur l’annonce de Hanspeter Knubel et postule pour s’occuper de son bétail et fabriquer son fromage de juin à septembre sur l’alpage de l’Oberer Kaltenbrunnen.
Deux jours plus tard, ils visitent les lieux et sont engagés. «Il y a tellement de gens qui nous disent qu’ils adoreraient faire pareil, mais qu’ils n’auraient jamais le courage de se lancer. Nous, on ne s’est pas posé de questions. On s’est organisés pour pouvoir mettre nos métiers entre parenthèses durant trois mois. Quant à nos enfants de 18 et 20 ans, ils sont assez grands pour se gérer seuls», explique Christa.

Un corps qui trinque
Malgré leur enthousiasme, les néophytes jurassiens ont tout de même dû encaisser un changement de rythme radical. Le choc a été d’autant plus rude au début que la neige de printemps n’avait pas encore fondu à leur arrivée, le 10 juin. «Les premiers jours, les vaches étaient toujours à la ferme d’en bas. On devait alors se lever à 4 h et y descendre à travers champs, lampe frontale enclenchée, pour la traite du matin», se remémore Christa. Après cette période délicate, ils ont pu mettre le réveil à… 5 h 30. «Ici, il n’y a pas un seul jour de congé. D’ailleurs, on commence à avoir un peu de peine à sortir du lit.» Le corps aussi a trinqué: des mains de paysan ne s’improvisent pas, elles se forgent avec le labeur. «Au début, elles se sont mises à gonfler à force de tirer sur cette grosse corde pour attacher les vaches», rigole Christa. Les quatre meules de fromage à produire quotidiennement n’ont pas épargné non plus celles de Nicolas, couvertes de douloureuses crevasses.

La fabrication du Berner Alpkäse AOP reste le principal défi de leur aventure. En plus des connaissances de base du métier forcément indispensables, il faut encore respecter le pointilleux cahier des charges de l’appellation. C’est-à-dire entre autres règles à utiliser un feu de bois, une cuve en cuivre, et une culture bactériologique artisanale obtenue à partir du petit-lait de la veille. «C’est de la science-fiction. On n’a suivi que quatre journées de formation et on se retrouve à fabriquer des meules du jour au lendemain. Mais il ne faut pas trop fantasmer, on n’est pas des fromagers pour autant. On applique seulement à la lettre une seule recette qu’on nous a donnée», reconnaît Nicolas. Il n’empêche. Christa et son compagnon semblent savourer la simplicité de chaque instant de leur vie à l’alpage, même si la fatigue commence à se faire sentir. Mais les petits plaisirs de cette vie sont la meilleure récompense, comme les déjeuners composés de beurre, de lait et de yogourt frais, pris chaque matin sous les premiers rayons du soleil et avec comme décor unique les sommets alentour de l’Oberer Kaltenbrunnen. Ce moment suspendu dans le temps leur manquera à coup sûr quand sonnera l’heure du retour dans le Jura. «On a prévu une semaine supplémentaire à notre retour pour se réacclimater. Mais ce sera difficile», avoue Nicolas.

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Texte(s): Antoine Membrez
Photo(s): Mathieu Rod

Questions à...

Hanspeter Knubel, agriculteur et propriétaire de l’alpage qui emploie Christa Müller et Nicolas Frésard pour la saison d’été

N’avez-vous pas peur de confier vos bêtes et votre fromage à des néophytes?
C’est une question de confiance, de courage et d’ouverture d’esprit. Le paysan d’en dessous, par exemple, m’a déjà dit qu’il n’oserait jamais s’y risquer. Mais moi, je n’ai pas peur. Je donne beaucoup de responsabilités à Christa et Nicolas, je sais; ce n’est pas évident pour eux. Mais ils sont motivés et ils ont l’envie de bien faire, c’est le principal pour moi. Il me semble qu’ils ont trouvé leur routine, c’était également important.

Est-ce la première fois que vous employez de telles personnes?
Non, c’est le cas chaque année. J’ai trop à faire en bas pour venir travailler ici. Il y a beaucoup d’Allemands et d’étudiants qui sont intéressés par ce job. Et puis la pratique est courante. L’Oberland bernois compte à lui seul plusieurs centaines d’alpages et la majorité des paysans n’ont pas non plus le temps de s’occuper eux-mêmes des vaches, du fromage et du reste.

Comment évaluez-vous la charge de travail à votre alpage?
Vingt-six vaches laitières, 21 génisses et 4 veaux, c’est parfait pour deux personnes issues du métier. Mais pour des gens qui n’ont pas l’habitude, cela devient laborieux. Cependant, il faut s’imaginer que dans les autres chalets, il n’y a pas d’électricité comme ici. Cela veut dire qu’on y trait encore à la main et qu’il faut transporter les nombreux litres de lait dans des boilles.

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