«L’après-loi chocolatière ne laisse personne sur le bord de la route»

Agriculture Les pros de la terre
Stefan Kohler, directeur de l’IP lait
«L’après-loi chocolatière ne laisse personne sur le bord de la route»

La loi chocolatière aura disparu dans deux ans. L’Interprofession du lait propose de pallier la suppression des subventions fédérales à l’exportation par la création de fonds de compensation. Les explications du patron de l’IP lait.

«L’après-loi chocolatière ne laisse personne sur le bord de la route»

La loi chocolatière aura disparu dans deux ans. L’Interprofession du lait propose de pallier la suppression des subventions fédérales à l’exportation par la création de fonds de compensation. Les explications du patron de l’IP lait. Le 1er janvier 2019, la loi chocolatière disparaîtra en tant que telle. Il y a quelques mois, le Conseil fédéral a cependant annoncé qu’il maintiendrait l’enveloppe sous forme de suppléments aux prix versés directement aux producteurs. L’Interprofession du lait (IP lait) vient d’annoncer sa stratégie de redistribution de cette manne. En quoi consiste-t-elle?
➤ Nous proposons la création de deux nouveaux fonds, gérés par l’IP lait. Ils seront financés par l’encaissement du nouveau supplément pour le lait d’industrie que la Confédération versera aux producteurs dès 2019. Huitante pour cent des moyens mis à disposition seront destinés aux entreprises agroalimentaires exportatrices. Et les 20% restants à la création d’un fonds de régulation pour désengorger le marché en cas d’excédents temporaires de graisses.

Les associations faîtières Biscosuisse et Chocosuisse sont «déçues de l’intention d’IP lait de détourner l’affectation des fonds de la Confédération». Les industries de transformation ne sont-elles pas lésées par ce nouveau système?
➤ Non. Notre objectif est clairement de maintenir la part de marché des matières premières suisses dans les denrées alimentaires transformées et exportées afin de ne pas déstabiliser le marché du lait. Nous voulons à tout prix éviter que les entreprises alimentaires suisses délocalisent leur production à l’étranger. C’est d’ailleurs dans ce sens que nous avons créé un nouvel outil pour inciter les entreprises à exporter: nous avons en effet décidé d’ouvrir le fonds de compensation à de nouveaux produits, à condition qu’ils aient une valeur ajoutée élevée, comme certains yaourts, par exemple. La première année, ce soutien est limité à 5% des moyens du fonds de compensation, puis il augmentera progressivement, jusqu’à 9%. Nous flexibilisons ainsi des règles qui n’avaient pas été changées lors de la mise en place de la loi chocolatière en 1974. Davantage de possibilités  de soutien s’offrent ainsi aux industriels pour innover et rechercher de nouvelles parts de marché à l’international.

La création du fonds de régulation ne va-t-elle pas avoir un effet incitatif sur la production globale de lait et créer une nouvelle pression sur le marché?
➤ Nous avons conçu ce fonds comme un filet de sécurité, agissant uniquement en cas d’excédents temporaires de matières grasses sur le marché. C’est avant tout un outil pour faire baisser la pression sur le prix moyen, tous les producteurs de lait d’industrie vont donc en profiter. Ce fonds est plafonné et l’encaissement des contributions est suspendu dès que ce dernier atteint 10 millions de francs. Les garde-fous sont donc en place.

Ce nouveau système de double fonds va-t-il participer à assainir le marché?
➤ Il permettra en tout cas de poursuivre un système – la loi chocolatière – qui a fait ses preuves! Cette dernière a en effet participé à maintenir les parts de marché à l’exportation de nos industries agroalimentaires et donc de stabiliser le prix du lait pour les producteurs. Je suis assez satisfait de la solution que nous avons trouvée, car on ne laisse personne sur le bord de la route. Le compromis a été âprement discuté, mais il me semble juste. L’enjeu est de taille, il s’agit de 6 à 8% du lait suisse qui était indirectement soutenu. Sans solution, la pression sur le marché interne serait encore plus forte et les prix s’en ressentiraient immédiatement.

Quel est votre sentiment à l’égard de l’évolution du marché laitier ces prochains temps?
➤ Il semble qu’on voie la lumière au bout du tunnel. Depuis cet été, les indicateurs  mondiaux laissent en effet entrevoir une embellie. En Europe, le prix du beurre a quasi déjà doublé, passant de 250 à 450 euros les 100 kg depuis le mois de mai.
Cette remontée est une bonne chose, car plus le fossé entre nos prix suisses qui se maintiennent et les prix européens qui dégringolent se creuse, plus la pression sera forte sur notre marché, à cause du tourisme d’achat des exportations toujours plus importants. Par ailleurs, cette relative stabilité en Suisse est preuve que notre système de segmentation de marché est efficace!

Toujours est-il que les producteurs ne voient bien souvent pas la couleur du fameux prix indicatif. Rares sont ceux qui touchent effectivement les 65 centimes par litre! Où en est-on par rapport à cette question de la transparence de la fixation des prix?
➤ En 2016, 83,1% du lait a été commercialisé en segment A, 13,9% en B et 3% en C, à l’échelle nationale. Mais les Romands restent les producteurs les moins bien lotis, car leur acheteur principal, Cremo, est particulièrement impliqué sur les marchés extérieurs. Ils sont donc davantage touchés par les fluctuations mondiales. Cependant, depuis le 1er janvier, l’IP lait a mis en place une nouvelle règle: désormais chaque producteur ou négociant sait à quelles conditions et dans quel segment il peut vendre son lait le mois suivant. Cette nouvelle disposition augmente la sécurité et la transparence souhaitée par les producteurs. Quant à la livraison de lait C, elle est et a toujours été facultative. Dans le cas contraire, je suis là, avec l’IP lait, pour sanctionner les manquements à cette règle.

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Bio express

Stefan Kohler est né à Zurich. Âgé de 50 ans et titulaire d’un doctorat en géographie, il a dirigé pendant treize ans la revue Die Grüne, le magazine national d’actualité agricole publié par le Bauern-Zeitung à Berne. Marié et père de trois enfants, Stefan Kohler dirige l’Interprofession du lait depuis le 1er janvier 2014.

De quoi parle-t-on?

Depuis 1974, des contributions fédérales à l’exportation incitent les industries agroalimentaires à acheter des matières premières suisses, qui coûtent plus cher qu’à l’étranger, pour fabriquer des denrées destinées à l’exportation. En 2016, la Confédération a ainsi mis 94,6 millions de francs à la disposition des transformateurs, dont un peu plus de 78 millions sont destinés aux produits laitiers et près de 16 millions aux produits céréaliers. 280 millions de kilos de lait, soit 8% de la production laitière suisse, sont actuellement concernés par la loi chocolatière. Ces volumes de lait bénéficient ainsi d’un débouché à des prix suisses qui lui resterait sinon fermé. Ces contributions à l’exportation sont cependant considérées comme une entrave au commerce et doivent être supprimées d’ici à 2020 selon les dispositions de l’Organisation mondiale du commerce fixées lors de la 10e conférence ministérielle de Nairobi en décembre 2015.