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Agriculture
«L’agroécologie évitera que notre agriculture ne crée le désert»

Récemment invité par le FiBL et le Service de l’agriculture du canton de Vaud, l’agronome Matthieu Calame estime que seule une agroécologie forte nous permettra de sortir de l’impasse agronomique actuelle.

«L’agroécologie évitera que notre agriculture ne crée le désert»

Dans votre dernier ouvrage, vous dressez un diagnostic agronomique accablant quant à nos pratiques agricoles actuelles. Qu’est-ce qui vous fait dire que le modèle est voué à l’échec?
➤ Ce type d’agriculture industrielle est responsable de la disparition des sociétés paysannes, du surendettement des exploitants et de la normalisation des produits agricoles qui éloigne le producteur du consommateur. Le système actuel a donc atteint ses limites, qu’elles soient d’ordre social, écologique et technique. Et d’un point de vue agronomique, l’agriculture telle que nous la pratiquons aujourd’hui dans le monde entier – azote de synthèse, surdéveloppement de l’élevage, labours profonds – entraîne un véritable phénomène de désertification.

À qui la faute?
➤ La clé de voûte de cet échec, ce sont les nitrates, dont l’arrivée en Europe dans les années 1920 a précipité le basculement d’une agriculture paysanne traditionnelle vers une agriculture industrielle. À partir du moment où l’on a su synthétiser l’azote, on n’a plus eu besoin de créer une communauté biologique – la plante fixant le carbone du sol et l’azote de l’air. C’était pourtant cet écosystème qui permettait de passer du désert à la forêt. Nous avons échangé un écosystème accumulateur de matière organique contre un écosystème minéralisateur, qui perd de la matière organique jusqu’à devenir un désert sans vie. Nos pratiques agricoles sont une gabegie de ressources. Nous sommes en quelque sorte des héritiers qui dilapidons la fortune des autres espèces, notamment végétales.

Le développement de l’agriculture que vous décrivez ne reflète-t-il pas celui de la société en général?
➤ Certes, l’industrialisation de l’agriculture a suivi celle de la société. Les agriculteurs, individuellement, n’ont pas la responsabilité de ce qui arrive. Ce ne sont pas les soldats qui ont inventé la guerre de masse. C’est d’ailleurs pour cela que j’adresse ma critique au modèle agricole, et pas aux paysans personnellement. Eux-mêmes sont des victimes! Ils ne sont plus que des sous-traitants, des acteurs sous contrôle économique et idéologique des firmes pétrochimiques ou semencières.

Semis direct, couverts végétaux, essor du bio: les mentalités changent, les pratiques évoluent. Ne pensez-vous pas que la profession a pris conscience des erreurs du passé?
➤ On sent un léger frémissement, mais ce n’est de loin pas une lame de fond! L’histoire de l’agriculture est émaillée d’erreurs – prenez l’exemple du désert du Sahara qui tire probablement son origine d’une erreur agronomique humaine. Mais aujourd’hui, nous commettons des erreurs avec une puissance décuplée par rapport au passé: l’innovation technique et le développement des marchés, les deux moteurs de l’industrialisation, nous conduisent dans une impasse. La Terre n’a pas les moyens de nos progrès! Et les facteurs qui ont rendu possible ce développement de l’agriculture – énergie bon marché, disponibilité des ressources en eau, en sol et en biodiversité héritée du passé – sont aujourd’hui en voie de disparition.

Le modèle actuel est voué à disparaître, soit… Mais pour être remplacé par quoi et avec quelle efficacité? L’agroécologie peut-elle concrètement nourrir une population mondiale qui a plus que doublé en cinquante ans?
➤ Le principe de base de l’agroécologie, c’est de rétablir, à l’échelle de chaque exploitation, des agrosystèmes équilibrés en bouclant les cycles biologiques de l’azote et du carbone. Il s’agit de s’inspirer de l’écosystème originel, qui a permis de passer du désert à la forêt. D’un point de vue technique, cela se traduit par une réduction du travail des sols, une augmentation de la diversité des cultures, notamment en allongeant les rotations, et une réduction de l’utilisation de pesticides.
L’agroécologie repose également sur l’idée que les pratiques agricoles doivent être intégrées dans le fonctionnement général des sociétés. Nous devons donc modifier tout notre système alimentaire, de la fourche à la fourchette! Un changement culturel profond doit s’imposer, les individus doivent revoir leur rapport à la nature. En amont et en aval, il faut une recherche participative et un financement mutualiste associant consommateurs responsables et politiques publiques renouvelées, garantie d’amélioration pour les revenus des actifs agricoles.

Quelle politique agricole faut-il pour soutenir une telle réforme et comment la financer?
➤ La réorientation de l’agriculture vers l’agroécologie sera vraisemblablement moins coûteuse que ne l’a été son industrialisation, mais elle demandera un effort comparable: il faut en effet reconstituer le territoire, en le maillant d’installations agroalimentaires de proximité, comme des microlaiteries et de petits abattoirs. Mais aussi réinventer des filières en amont et en aval, former une nouvelle génération professionnelle, plus nombreuse, qui devra recruter hors du monde agricole.
La condition de réussite de cette mutation? Des facteurs de production plus chers, y compris la terre, et des prix des denrées alimentaires également plus élevés. Les producteurs seront ainsi encouragés à produire beaucoup en réduisant les intrants. C’est de l’optimisation agronomique.

Que peuvent entreprendre les paysans, dès aujourd’hui, à leur niveau?
➤ Commencer par se rapprocher des consommateurs. C’est ce qu’ont fait par exemple les paysans bios français, en créant leurs propres réseaux commerciaux. En Suisse, le monde agricole a la chance incroyable de disposer d’une énorme densité de population à proximité immédiate. C’est un atout majeur! Les paysans doivent également s’allier: les techniques comme l’agroforesterie et l’agrobiologie sont demandeuses en main-d’œuvre. Travailler à plusieurs est une nécessité absolue quand on veut gérer un agrosystème complexe! Le collectif est tout aussi indispensable en production laitière. Seul, un paysan est condamné à livrer du lait sans pouvoir y apporter de la valeur ajoutée. En collaborant avec d’autres, de nouveaux horizons s’ouvriront à lui.

À vous entendre, l’agriculture est responsable de bien des maux. Mais la société dans son ensemble et nos modes de vie ne l’ont-il pas poussée dans ces extrêmes?
➤ Oui, je vous l’accorde. Notre empreinte écologique est bien trop forte: le bol alimentaire d’un consommateur français sur une année équivaut par exemple, en termes d’équivalents CO2, à un aller-­retour Paris-New York en avion! Nous mangeons trop de viande et de produits laitiers, c’est évident. Il faut donc changer nos façons de consommer (de saison, local et le plus naturel possible) pour entraîner un changement dans les façons de produire. Qu’on s’entende bien, il ne s’agit pas d’arrêter de voyager, de manger, ni de vivre! Il faut parvenir à articuler deux ordres de morale: la morale écologique et la morale humaniste. Pas question que la première vienne abolir la seconde. Elle doit la compléter. Pour moi, la pensée de Gandhi résume parfaitement le défi: «Vivre tous simplement pour que tous puissent simplement vivre.»

 

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Darrin Wanselow

De quoi parle-t-on?

Selon Matthieu Calame, l’agroécologie est une technique inspirée des lois de la nature. Elle considère que la pratique agricole ne doit pas se cantonner à une technique, mais envisager l’ensemble du milieu dans lequel elle s’inscrit avec une véritable écologie. Pour l’agronome français, qui a donné une conférence sur la question à l’école d’agriculture de Marcellin (VD), il faut mettre en place une agroécologie forte qui appelle à une réforme générale du système alimentaire pour le rendre plus durable.

Bio express

Né en 1970, ingénieur agronome, de nationalité franco-suisse, Matthieu Calame est le directeur de la Fondation Charles-Léopold-Mayer pour le progrès de l’homme. Dans les années nonante, il a reconverti le domaine familial à l’agrobiologie et a présidé pendant trois ans l’Institut technique d’agriculture biologique. En 2016, il a publié Comprendre l’agroécologie – Origines, principes et politiques.

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