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décryptage
La viticulture suisse souhaite mieux protéger les petits cours d’eau

Plusieurs études scientifiques récentes et une initiative parlementaire placent à nouveau en pleine lumière l’effet des résidus de pesticides sur les milieux aquatiques. La vigne, elle aussi, peut améliorer son bilan.

La viticulture suisse souhaite mieux protéger les petits cours d’eau

On peut se féliciter de la pureté bien helvétique de l’eau qui coule du robinet, l’état des cours d’eau irriguant la Suisse reste néanmoins préoccupant. Une réalité rappelée en fin d’année par l’acceptation au National d’une initiative parlementaire demandant l’interdiction des pesticides de synthèse «nuisant de manière répétée à la reproduction, au développement et à la santé de plantes, animaux ou microorganismes sensibles dans plusieurs eaux superficielles».

Chercheurs invités au forum

La recherche, quant à elle, vient de publier plusieurs études consacrées à l’impact des phytosanitaires sur les eaux et les sédiments – notamment les résultats de la dernière étude Nawa Spez 2017 menée sous l’égide de l’EAWAG, l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau.
À la veille d’une année qui verra le peuple se prononcer sur l’usage des produits phytosanitaires de synthèse, les vignerons ne tentent pas d’esquiver le débat sur les effets de ces produits sur l’environnement. Lors de son Forum vitivinicole annuel organisé par l’Union suisse des œnologues, ­Vitiswiss, Agroscope, Agridea et Changins, la profession a invité les chercheurs à présenter les résultats de leurs études, en se focalisant sur la viticulture. Ces derniers ont présenté les données concernant spécifiquement les zones viticoles de la dernière étude Nawa Spez ainsi que de celle de 2015; ces deux recherches concernent surtout l’état des ruisseaux et des petits cours d’eau, lesquels «forment 75% du réseau hydrographique suisse», soulignaient Marion Junghans et Silwan Daouk, les deux scientifiques venus parler aux vignerons.

Insecticides et fongicides

«Nous avons aussi pris en compte des données mesurées sur le ruisseau des Charmilles, à Genève, la Lutrive, à Lavaux, ainsi que le Hoobach, dans le canton de Saint-Gall, et la Tsatonire, en Valais», précise Silwan Daouk, docteur en chimie et collaborateur à la plate-forme Qualité de l’eau de l’Association suisse des professionnels de la protection des eaux. «Dans tous les cours d’eau étudiés, on constate la présence de substances provenant du traitement des vignes et présentant un risque élevé pour les organismes aquatiques», synthétise Silwan Daouk. Le type de pesticide dépend beaucoup du terroir et du type de culture; sans trop de surprise, on retrouve surtout des herbicides dans la Lutrive et la Tsatonire, deux ruisseaux situés sur le bassin versant de vignes en forte déclivité et non mécanisables. Dans le Hoobach, il s’agit plutôt d’insecticides et de fongicides. «De manière plus générale, certaines molécules utilisées en agriculture font peser un plus grand risque que d’autres, souligne Silwan Daouk. Notamment certains insecticides comme le chlorpyrifos, actuellement sur la sellette, le chlorpyrifos-méthyl ou les pyréthrinoïdes. Ces molécules devraient être interdites.»

Diminution de la biodiversité

Le chlorpyrifos-méthyl a fait la preuve de son potentiel nuisible sur les milieux aquatiques: «En 2015, on a pu corréler un niveau élevé de concentration de cette molécule avec un pic de mortalité des gammares (ndlr: petits crustacés d’eau douce) au fond d’un ruisseau, relève ­Silwan Daouk. Là, le risque évalué a été clairement confirmé par un effet concret.» De façon générale, les études ont montré que la flore aquatique est essentiellement touchée par les herbicides, tandis que les invertébrés le sont par les insecticides et quelques fongicides. «On ne sait pas vraiment comment toutes les molécules détectées agissent ensemble, mais on observe généralement une diminution de la biodiversité: les espèces les plus vulnérables disparaissent et seules les plus résistantes demeurent», précise le chercheur.

Mesures et bonnes pratiques

Libérée près d’un cours d’eau, la molécule phytosanitaire peut y être transportée par ruissellement, par voie aérienne ou encore via des drains ou des canaux. Elle peut également se dégrader ou encore demeurer sur place sans modification. Si le transport par ruissellement est le cas de figure qui pose le plus problème, c’est aussi celui qui laisse le plus de marge d’amélioration. Et les mesures les plus efficaces sont déjà préconisées par la réglementation et les bonnes pratiques (voir l’encadré ci-dessous), comme les bandes tampons de 6 mètres de large entre vigne et cours d’eau (prévues par les PER) ou l’enherbement. «Des lignes perpendiculaires à la pente sur les bassins versants sont aussi à recommander», note le chimiste, qui salue les efforts entrepris par la profession et les mesures du plan d’action phytosanitaires de la Confédération. «L’efficacité des mesures prises pour enrayer la perte de biodiversité reste encore à prouver. Mais si certaines substances très toxiques sont interdites ou moins utilisées et que les zones tampons sont respectées, alors on devrait observer un rétablissement de la biodiversité dans les eaux.»

+ d’infos www.eawag.ch/fr

questions à

David Rojard, conseiller en viticulture chez Proconseil

Les études présentées lors du Forum vitivinicole sont-elles une surprise?
Trouver des traces de phytosanitaires n’est pas surprenant. On essaie d’agir en amont. Ces analyses peuvent donc nous aider à recommander aux vignerons des matières actives moins problématiques; avec la recherche, nous travaillons aussi sur les performances des outils de traitement, par exemple à améliorer la précision des drones et celle des buses antidérive. On a aussi mis en place des séances d’information sur les places de lavage et les grilles d’écoulement, pour éviter les sources de pollution ponctuelles.

La liste des produits de synthèse diminue, tandis que les nouveaux produits admis sont tous d’origine naturelle. Peut-on s’en passer totalement?
On limite au maximum l’emploi des herbicides; pour les insectes, qu’on gère normalement par la confusion sexuelle ou les auxiliaires, la flavescence dorée nous contraint à recourir de nouveau aux insecticides. Sinon, tous les cépages européens sont sensibles au mildiou et à l’oïdium et nécessitent une protection phytosanitaire. Cette année, même les cépages résistants que sont le divico ou le divona ont été fortement attaqués par l’oïdium. Nous avons surtout la crainte d’être contraints à l’utilisation concentrée d’une seule molécule contre une maladie donnée, car c’est l’assurance de voir apparaître des résistances.

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