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Décryptage
La vigne de demain devra être sobre et résister aux fortes chaleurs

Même si la vigne a jusqu’à présent plutôt profité du réchauffement climatique, son adaptation à de nouvelles conditions reste cruciale. La gestion de l’eau et des pics de canicule, en particulier, va devenir décisive.

La vigne de demain devra être sobre et résister aux fortes chaleurs

La vigne aime la chaleur et n’a rien contre un peu de sécheresse; l’évolution du climat lui a donc été plutôt favorable, note Vivian Zufferey: «Dans les années huitante, la maturité n’était pas parfaite chaque année! L’augmentation des températures a accru la marge de manœuvre des vignerons, permis de varier l’encépagement et n’a pas eu de réelles conséquences négatives jusqu’à aujourd’hui. Mais l’impact du réchauffement climatique sur la viticulture n’en est pas moins sous monitoring attentif.»

Un concentré de climats
D’une part parce que l’adaptation de la plante à son terroir est un axe essentiel de la recherche depuis plus de quinze ans. Or, le climat est une des grandes composantes du terroir, avec le sol. «La Suisse viticole concentre toutes les conditions climatiques européennes, c’est son charme et son atout, mais cela ne simplifie pas les choses, observe le chercheur à Agroscope, qui partage son temps entre les sites de Pully (VD) et Leytron (VS). D’autre part, parce que si la chaleur plaît à la vigne, celle-ci peut toutefois en souffrir, comme l’a montré l’épisode de grillure survenu dans le sud de la France lors de la canicule du mois de juin (voir l’encadré ci-dessus). Certes (encore) assez improbable chez nous, la répétition de ce type d’épisode n’est pas exclue. «En Californie, les appellations à haute valeur ajoutée comme Opus One recourent à un système de brumisation sur les feuilles pour éviter leur montée en température», note-t-il.
Mais surtout, même sans être soumise à des conditions si extrêmes, la vigne peine à réguler sa température à partir d’un certain niveau de stress hydrique. C’est ce que montrent les mesures effectuées par Vivian Zufferey et les chercheurs d’Agroscope grâce à des appareils sophistiqués sur des parchets soumis à une sécheresse artificielle simulée par des bâches recouvrant le rang. Or, un stress trop intense risque d’inhiber la formation des sucres et des acides aminés, et in fine d’influencer négativement la qualité du vin.

Arroser en fractionné
L’irrigation permet d’y remédier. Mais en augmentant la salinité du sol, arroser peut provoquer des pertes osmotiques mettant la plante en danger, comme l’ont constaté des viticulteurs australiens. Un système d’arrosage fractionné, par cep, peut l’éviter; «de plus en plus souvent, les vignerons investissent dans un appareil de mesure de la tension hydrique sur les feuilles, afin de moduler l’irrigation en fonction de la situation, explique Vivian Zufferey. Avec un climat extrême, on a besoin d’indicateurs plus précis.» Bref, la gestion de l’arrosage risque de se complexifier – et l’enherbement de compliquer encore les choses sur les sols à faible réserve en eau, en augmentant le ratio d’eau nécessaire.
Autre problème lié à l’augmentation des températures: si la chaleur diurne a un impact direct sur les systèmes vitaux de Vitis vinifera, sa capacité de fabriquer des composés chimiques gustativement intéressants dépend des écarts de température entre nuit et jour. Or, les nuits tropicales (à plus de 25°C), de plus en plus fréquentes, ne font rien pour favoriser la formation de polyphénols…
Mais le thermomètre n’est pas le seul facteur qui subisse des changements. L’augmentation du CO2 dans l’air est ainsi l’objet d’un ambitieux projet européen à Geisenheim (Allemagne): une teneur de 480 à 500 ppm (soit +20% par rapport à aujourd’hui) est simulée en milieu ouvert, grâce à d’énormes diffuseurs, et l’effet sur les capacités photosynthétiques de la vigne y est mesuré en continu. Résultat: après une augmentation passagère de 10%, la plante revient assez vite au gradient antérieur. «Lorsqu’un certain taux est atteint, les sucres primaires formés grâce à l’absorption du dioxyde de carbone font stopper l’augmentation, précise le chercheur.»
La modification de la lumière, notamment un rayonnement UV accru, pourrait aussi avoir des effets sur la plante. «La qualité de la lumière et son intensité constituent des facteurs importants pour le développement des précurseurs aromatiques et des anthocyanes des baies. Jusqu’à présent, exposer des grappes à la lumière après des effeuilles extensives n’était pas problématique. La hausse des températures pourrait obliger à revoir la donne, surtout pour les blancs», relève Vivian Zufferey.

De nouveaux porte-greffes
Les pistes les plus prometteuses en matière d’adaptation au climat 2.0 sont celles qui ont été explorées dans l’idée d’une meilleure adaptation de la vigne à ses terroirs: disposer de variétés capables de tirer le meilleur parti des ressources hydriques à disposition, par exemple, est d’autant plus important lorsqu’on se projette à 30 ou 40 ans. La sélection de cépages, toujours en cours à Agroscope, en tient compte. «Mais on s’est concentré sur la partie fructifère du matériel végétal, en négligeant la partie racinaire, admet Vivian Zufferey. Nous avons tout un retard à combler dans le développement de porte-greffes résistants au stress hydrique, adaptés aux conditions physico-chimiques de nos sols, plus ou moins vigoureux et capables de faire face à la concurrence de l’enherbement.»

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Blaise Guignard

Bon à savoir

Le 28 juin, l’Europe est en pleine canicule depuis plusieurs jours. Dans les départements du Gard et de l’Hérault, parmi les régions les plus chaudes de France, le mercure s’installe au-delà de 42°C et atteint même 45°C en certains endroits. C’est trop pour des vignes pourtant habituées aux grosses chaleurs. «La température et l’hygrométrie sont les clés pour comprendre l’impact du réchauffement sur la vigne, rappelle Vivian Zufferey. La plante y réagit en transpirant par le biais de ses stomates, des pores qu’elle ouvre ou ferme en fonction de la chaleur et de l’humidité. Correctement alimentée en eau, elle parvient ainsi très bien se réguler. Mais à partir de 42-45°C, même bien irriguée, elle ferme ses stomates et sa température interne augmente au-delà de 45°C, provoquant la mort des cellules. C’est particulièrement grave lorsque l’épisode de canicule intervient avant la véraison: les feuilles vont alors puiser dans les réserves hydriques à disposition, donc les baies, qui vont à leur tour s’assécher et griller en quelques heures. C’est ce qui s’est passé dans le Gard et l’Hérault cet été.» Résultat: quelque 10 000 hectares, généralement des parcelles bien exposées, peu protégées par leur feuillage et sur des sols maigres, ont été littéralement brûlés par le soleil.

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