La réussite d’une saison de pâture se joue dans les premières semaines

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La réussite d’une saison de pâture se joue dans les premières semaines

Les beaux jours sont de retour! Si les matins semblent encore frisquets, les sols ressuyés permettent déjà de valoriser l’or vert des prairies. Passage en revue de cette pratique et témoignage d’un producteur vaudois convaincu de longue date.

La réussite d’une saison de pâture se joue dans les premières semaines

Cette année, Christian Hockenjos n’a pas hésité longtemps avant de lâcher ses trente laitières autour de sa ferme située entre Palézieux et Oron-la-Ville. «On annonce la pluie et un peu de froid pour la semaine prochaine. Mais c’est décidé: on va y aller quand même demain.» Dans la stabulation libre, l’excitation monte. Les vaches laitières voient leur éleveur aller et venir, piquets en main. «Elles sentent que c’est bientôt le moment!»

Des coûts du lait en baisse
Nous sommes le 16 mars. La croissance de l’herbe a à peine repris, et pourtant, Christian Hockenjos a donné le top départ de sa saison de pâturage. Ce n’est d’ailleurs de loin pas un cas isolé. «Il y a vingt ans, on recommandait de ne sortir les vaches que quand les dents-de-lion étaient en fleur! Désormais, on conseille une sortie précoce, avant le tallage», observe Pascal Rufer. Cet agronome de chez Proconseil participe au projet «Progrès herbe» mené en collaboration avec Agroscope, le Fibl et le Service vaudois de l’agriculture. Depuis quatre ans, avec son collègue Didier Peguiron, il accompagne une douzaine d’exploitations laitières dans leur projet d’améliorer leur autonomie alimentaire et d’augmenter ainsi la proportion de pâture.
Ces vingt dernières années, avec l’augmentation de la taille des exploitations et des troupeaux, la proportion de pâture avait clairement diminué en Suisse. «Mais on assiste depuis quelque temps à un regain d’intérêt, observe Pascal Rufer. La raison est simple: la pâture, c’est le fourrage le meilleur marché. Bien maîtrisée, elle permet de diminuer clairement les coûts d’affouragement. Le litre de lait coûte ainsi 3 à 10 centimes moins cher à produire qu’avec du fourrage conservé.» Pour arriver à de tels résultats, encore faut-il bien gérer sa saison, dont la réussite se joue en bonne partie dès les premiers jours. «Si on assure correctement la sortie d’hiver, on améliore la qualité des prairies pour la saison à venir, confirme Christian Hockenjos. Il faut tout de suite mettre la pression sur les pâturages pour ne pas se faire dépasser et éviter les refus.»

Un changement d’approche
Si augmenter la proportion de pâture rencontre un écho toujours plus grand dans les campagnes, les craintes de sortir tôt sont encore marquées. Les précipitations – giboulées, neige, etc. – sont bien souvent considérées comme compromettantes pour les sorties. «À tort, lance Christian Hockenjos. En cas de mauvais temps, il suffit de réduire le temps de pâture! Après tout, en automne, ça ne gêne personne de continuer à sortir ses vaches quelques heures par jour, même s’il commence à faire froid et que l’herbe ne pousse plus.» À attendre que le beau temps persiste, on prend donc le risque de se faire dépasser lorsque le soleil est vraiment là et que la pousse de l’herbe met le turbo. «Il faut profiter de l’herbe quand elle est là, résume Pascal Rufer. Inutile de se mettre des limites psychologiques!»
Voilà quinze ans que Christian Hockenjos a accepté de changer d’approche. Le Vaudois a réorganisé les 20 hectares d’un seul tenant entourant sa ferme en huit parcs de 2 à 3 hectares. Selon lui, la clé du succès réside dans l’observation des parcs et des animaux. «Est-ce que les vaches viennent au fil? Est-ce qu’elles se remplissent de foin à la crèche? Est-ce que le lait baisse? Autant d’indices qui aident à prendre les bonnes décisions!» Pascal Rufer abonde. «Si la qualité de l’herbe est bonne et que les vaches peuvent la consommer au bon moment, le lait suivra. Au final, ce sont les vaches qui ont raison.» Et l’éleveur de conclure: «Avant, la pâture venait compléter la ration à la crèche. Maintenant c’est l’inverse. Cette stratégie d’affouragement correspond désormais à mon mode de vie. Je ne la changerais pour rien au monde.»

+ D’infos www.progres-herbe.org

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Mathieu Rod

Conseils

  1. Quand sortir?
    Le plus tôt possible: un déprimage précoce, c’est sans conteste la clé de la réussite. «On évite ainsi de se faire déborder par la pousse ultérieure de l’herbe», confirme Christian Hockenjos. Sortir tôt favorise le tallage des bonnes graminées qui bouchent la lumière aux plantes et aux graines indésirables. «On peut sans autre laisser aller les animaux sur toute la surface pâturable autour de la ferme, y compris les parcelles de fauche, recommande Pascal Rufer. Il sera toujours temps de réduire la surface lorsque la pousse de l’herbe démarrera pour de bon.»
  2. Comment gérer la transition?
    Le mot d’ordre: progressivement. Tout changement d’alimentation constitue un stress pour la vache. Il est donc primordial de soigner cette phase. «La sortie précoce permet d’y aller progressivement et de ménager ainsi les micro-organismes de la panse», précise le producteur vaudois. Lors d’une première sortie précoce (stade 1,5), l’herbe pâturée a cependant tendance à manquer de structure: «Une transition de trois semaines avec un apport de foin structuré est indispensable au bon fonctionnement de la panse.»
  3. Quelle pression mettre?
    Entrer bas et sortir bas. Une fois passé le déprimage, une seule règle vaut pour la pâture tournante selon Pascal Rufer: «Entrer bas, sortir bas! Pour éviter les refus et avoir une bonne qualité d’herbe lors du prochain passage, il faut viser une entrée dans un paddock à 10 cm et en sortir à 3-4 cm.» Quant à Christian Hockenjos, il jongle en permanence entre les parcs, de façon à passer partout et tenter de garder une certaine homogénéité dans la pousse. «C’est tout un art, mais ça s’apprend!»
  4. Et s’il refait mauvais temps?
    Réduire le temps de sortie. En cas de retour du mauvais temps, Christian Hockenjos maintient autant que possible un temps de pâture: «Je réduis le nombre d’heures de sortie des animaux au pâturage à quelques heures et les rentre juste après, pour qu’elles ruminent au sec.» Une vache est capable d’ingérer 50% de ses besoins en matières sèches en quatre heures, rappelle Pascal Rufer. Une vache qui pâture fait nettement moins de dégâts à la prairie qu’une vache qui tourne en rond après avoir mangé.
  5. Et la taille des parcs?
    Une géométrie variable. Les prairies artificielles de Christian Hockenjos sont en place pour quatre à cinq ans. «La pâture intensive les transforme en un gazon dense, très porteur, où les rumex n’ont pas droit de cité.» Agrandir ou diminuer la taille d’un parc fait désormais partie du quotidien de Christian Hockenjos. «Chaque pâture a son fonctionnement propre. Il faut observer attentivement la croissance et jongler en permanence.» Si le recours à un herbomètre est conseillé pour savoir quand sortir de la pâture, Christian Hockenjos préfère se fier au comportement des vaches. «Mon meilleur indicateur, c’est finalement la vache elle-même.»