La piste des médecines douces pour diminuer les antibiotiques

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La piste des médecines douces pour diminuer les antibiotiques

Alors que les problèmes de résistance aux antibiotiques se multiplient en élevage bovin, l’homéopathie ou l’acupuncture gagnent à être connues.

La piste des médecines douces pour diminuer les antibiotiques

Le constat est sans appel. La Suisse reste en Europe le deuxième plus gros consommateur d’antibiotiques administrés par voie intramammaire. «Même si leur consommation a nettement diminué ces dix dernières années, les quantités d’antibiotiques utilisées en agriculture dépassent ce qui est nécessaire pour préserver la santé animale», affirme la société des vétérinaires suisses. La situation va cependant vers le mieux depuis l’entrée en vigueur, le 1er avril 2016, de l’ordonnance sur les médicaments vétérinaires (OMédV) révisée. «Dés­ormais, on ne peut plus administrer d’antibiotiques à titre prophylactique au bétail», explique Noélie Chenevard, conseillère spécialisée en santé animale à Pro Conseil. Fini les tubes systématiques au tarissement et les traitements donnés aux veaux à l’engrais. Cette nouvelle réglementation a incité bien des propriétaires de bétail à envisager un recours à des méthodes complémentaires.
«De plus en plus d’exploitations s’intéressent à l’acupuncture, à l’aromathérapie et à l’homéopathie», confirme Véronique Frutschi, de la Fédération rurale interjurassienne. Si l’homéopathie est sans aucun doute le plus expérimenté et le plus connu de ces traitements, notamment grâce à l’expérience apportée par les productions biologiques, ne s’improvise pas homéopathe qui veut. «Il existe au moins treize remèdes différents possibles pour soigner une diarrhée chez u  n veau», précise Noélie Chenevard. Administrer le bon tube de granules nécessite quelques connaissances, qu’il est possible d’acquérir lors de cours ou de journées de formation désormais régulièrement organisées dans les cantons romands. «Ce que l’on conseille aux paysans, c’est de noter toutes leurs observations, vache par vache: celle-ci n’est jamais pressée et se moque de son veau, celle-là mange toujours à la même place et fait souvent des quartiers. Apprendre à mieux connaître son bétail, c’est la base avant de vouloir régler des problèmes.»

Observer pour soigner
À Cornol (JU), la famille Cattin a recours à l’homéopathie depuis quinze ans pour le suivi sanitaire de ses 45 vaches laitières et de leur suite. «On passe énormément de temps à les observer, expliquent Céline et Jeoffrey Cattin, qui n’hésitent pas à faire des traitements préventifs en sprayant les museaux de leurs bêtes. L’homéopathie nous aide dans les problèmes de santé mammaire, de fertilité et pour prévenir diarrhées et pneumonies chez les veaux.Au final, on a amélioré la qualité de vie de nos bêtes.» Même son de cloche chez Isabelle Mottier, qui exploite avec son mari un domaine en bio à L’Étivaz (VD). Également pharmacienne, elle insiste sur l’importance de connaître son bétail avant de vouloir se lancer dans les médecines naturelles. «En traitant au moyen de l’homéopathie, on a un troupeau plus sain, car il devient au fil du temps plus résistant. L’efficacité de cette méthode est impressionnante sur les cas aigus. Une mammite fortement marquée, une vache qui gonfle subitement: ces pathologies peuvent être réglées grâce à l’homéopathie si on réagit vite.»

Le danger des résistances
Pour Pamela Stähli, vétérinaire neuchâteloise et experte en homéopathie, cette pratique permet de porter un autre regard sur l’animal. «C’est une approche exigeante qui demande beaucoup de patience. Il faut considérer individuellement chacune des bêtes, non plus comme un amas de cellules, mais comme un être qui a un ressenti et des émotions.» L’homéopathie, comme les autres méthodes alternatives, n’est cependant pas une solution miracle, met en garde la vétérinaire. Mais comme toutes les médecines naturelles, elle est tout à fait susceptible de contribuer à une diminution de la consommation d’antibiotiques et donc de contrer le phénomène de résistance des bactéries. «Auparavant, les streptocoques fréquemment rencontrés, comme agalactie par exemple, réagissaient bien à la pénicilline, poursuit l’experte. Désormais, les bactéries comme uberis sont devenues extrêmement compliquées à traiter, car elles ont développé une stratégie de résistance. Il faut donc réajuster notre utilisation d’antibiotiques. C’est un réel enjeu de société.»

+ D’infos Une journée de cours «Homéo: je me lance» aura lieu le 28 novembre à Corcelles-le-Jorat. Deux livres peuvent également être utiles si l’on souhaite avoir recours à ce type de traitements: «Médecines naturelles en élevage», tome 1 sur l’homéopathie et tome 2 sur la phytothérapie et l’aromathérapie.


Christian Fuchs, Pampigny (VD)
Des huiles essentielles chez les veaux

Spécialisé dans le sevrage et l’engraissement de veaux, cet agriculteur a repensé sa conduite de troupeau en soignant notamment les conditions de détention des animaux. La solution qu’il a adoptée intègre ainsi une diffusion d’huiles essentielles pour prévenir les maladies respiratoires. Lavande, eucalyptus, ravintsara, origan, thym. Cela sent bon dans le bâtiment que Christian Fuchs réserve à ses veaux! Et pour cause. Voilà deux ans que cet agriculteur du pied du Jura vaudois a recours à un mélange d’huiles essentielles pour prévenir les problèmes respiratoires chez ses protégés. Dans le bâtiment réservé au jeune bétail, c’est un simple brumisateur de salon fonctionnant à l’électricité et posé en hauteur qui assure cette tâche, diffusant en permanence des volutes de vapeur chargée de précieuses microparticules. Christian Fuchs s’est spécialisé, ces dernières années, dans le sevrage et l’engraissement de veaux, en parallèle de l’exploitation d’un domaine de 20 hectares de cultures céréalières et fourragères. «Quatre fois par année, je reçois entre 30 et 50 bêtes en trois jours. Elles proviennent de fournisseurs différents et peuvent être nées aux quatre coins de la Suisse.»
Quand les veaux arrivent à Pampigny, ils pèsent une septantaine de kilos. «Leur a-t-on administré du colostrum? Ont-ils déjà eu une faiblesse respiratoire? Je n’en sais rien. Je n’ai aucune prise sur l’état sanitaire du bétail qui me parvient.» Jusqu’à l’an passé, Christian Fuchs leur injectait donc systématiquement un antibiotique à but prophylactique pour prévenir les pneumonies. «L’inconvénient de cette pratique, c’est qu’on administre des antibiotiques à des veaux qui n’en auraient pas eu besoin. Avec le changement d’ordonnance vétérinaire, j’ai dû revoir mes habitudes.» L’exploitant a donc totalement repensé son bâtiment, remplaçant les filets brise-vent par des fenêtres, isolant murs et toiture et installant une ventilation très douce et homogène. «Les courants d’air peuvent avoir un effet catastrophique sur le système respiratoire particulièrement délicat des jeunes bovins. Or leur tissu pulmonaire ne se régénère pas. Un veau malade restera faible pour toute sa vie.»
En parallèle, Christian Fuchs approche la droguerie Roggen d’Estavayer-le-Lac, afin de réaliser un mélange adapté à ses besoins. Le thym pour ses propriétés antibactériennes, la lavande contre le stress, l’eucalyptus pour dégager les voies respiratoires et assainir l’air ambiant. «En définitive, je suis convaincu que ces huiles essentielles participent à la bonne santé de mes veaux, parce qu’elles font partie d’un tout.» Aussi efficace qu’il soit, ce traitement a cependant un coût. «Je compte entre 5 et 7 francs par veau sur les deux mois que dure le sevrage. Mais en parallèle, ma facture vétérinaire a bien diminué, d’un tiers environ. Sans compter que j’ai moins recours aux antibiotiques, ce qui me convient mieux.» La prochaine étape pour Christian Fuchs, c’est de réussir à faire ingérer des huiles essentielles à ses bêtes. «Il semble que ça soit encore plus efficace!»


Doris Pellet, Saint-Livres (VD)
Des aiguilles pour les vaches

Agricultrice, vétérinaire et homéopathe, Doris Pellet pratique depuis peu l’acupuncture sur son bétail. Elle s’avoue convaincue du potentiel de cette technique. Vétérinaire également formée à l’homéopathie, Doris Pellet a toujours été sensible aux médecines alternatives. Sur le domaine qu’elle exploite avec son mari entre Bière et Saint-Livres (VD) et où cohabitent vaches laitières, vaches mères et bovins à l’engrais, elle a recours de longue date à ce type de traitements. Le printemps dernier, elle a profité de s’initier à l’acupuncture sur bovin lors d’un cours organisé par le Service sanitaire bovin à la ferme-école bio de Sorens (FR) en collaboration avec la vétérinaire australienne Lena Clifford.  «J’y suis allée par curiosité. L’approche de cette médecine m’a tout de suite convaincue. Depuis, je me documente, je me forme et je m’entraîne régulièrement à localiser les points sur mon bétail.»
L’acupuncture est l’une des cinq branches de la médecine traditionnelle chinoise. Doris Pellet s’est donc dans un premier temps attelée à bien saisir les fondamentaux de cette science séculaire, qui agit sur le flux énergétique circulant dans le corps par la voie de méridiens: apprendre la cartographie des milliers de points d’acupuncture ainsi que leurs rôles, puis acquérir le doigté nécessaire, non seulement pour la manipulation des aiguilles, mais surtout pour trouver ces fameux points d’acupuncture. «On les détecte au toucher, en sentant une différence de température ou d’implantation du poil.» Convaincue, Doris Pellet n’a pas hésité une seconde avant de traiter une de ses laitières avec les aiguilles. «C’était une vache qui, quelques semaines après le vêlage, ne revenait pas en chaleur, chose qui n’est pas dans ses habitudes. Elle produisait par ailleurs moins de lait. J’ai ainsi commencé à chercher ces fameux points et j’en ai repéré deux où l’animal réagissait à la stimulation. Le message était clair: il y avait un problème au niveau du système reproducteur. J’ai donc planté une aiguille sur un point précis à l’intérieur de la jambe, au-dessus du jarret, comme l’avait préconisé l’acupunctrice. Douze heures plus tard, la matrice s’est vidangée subitement! L’acupuncture avait agi comme un signal sur l’organisme, lui donnant un coup de pouce pour lever un blocage énergétique.» En Suisse, rares sont les vétérinaires à utiliser l’acupuncture sur le gros bétail. Elle semble pourtant très utile pour résoudre des problèmes de fertilité (retours en chaleur, chaleurs cachées). «J’ai réussi à redonner de l’appétit à un de mes veaux, en lui plantant une aiguille à un point bien précis sous la queue», renchérit Doris Pellet. Il n’en reste pas moins qu’il est nécessaire d’avoir des connaissances vétérinaires pour pratiquer l’acupuncture. «Il faut être parfaitement au point sur l’anatomie, confirme Doris Pellet. Quand on nous dit d’enfiler une aiguille entre le nerf et la veine du tibia, autant dire qu’il faut savoir ce que l’on fait, car ce n’est pas sans risque!»


Laura Papaux, Cerniat (FR)
Le salut par l’homéopathie

Sur leur exploitation laitière, Laura Papaux et son mari sont venus à bout de problèmes de santé chez leurs veaux grâce à l’homéopathie. «Quand nous avons mis en commun nos troupeaux dans un nouveau bâtiment, au cours de l’hiver 2014-2015, nous avons dû avoir recours à de nombreuses reprises à des antibiotiques. J’ai vraiment mal vécu cette période. Ces vachettes étaient notre troupeau de demain! Je me suis donc orientée vers l’homéopathie pour ne plus avoir à vivre une nouvelle fois ce genre d’expérience.» Laura Papaux, qui exploite avec son mari 33 hectares entre Cerniat et Treyvaux (FR), s’informe alors et recueille des témoignages auprès d’autres éleveurs ayant également recours aux médecines naturelles. «J’ai rapidement compris que même si j’ai toujours été très attentive à la santé de mes bêtes, il fallait que je modifie mon rapport à leur égard.» L’attribution du remède homéopathique passe en effet par la connaissance fine du psychisme de l’individu, humain ou animal. «Désormais, je considère chacune de mes vaches individuellement et je tâche d’identifier leurs caractères et comportements.» Ainsi lorsqu’une de ses jeunes bêtes perd subitement son lait, sans raison apparente, la jeune femme décide de ne pas appeler aussitôt le vétérinaire. «Je l’ai beaucoup observée. Sa façon de se déplacer, de manger m’a rapidement fait imaginer qu’elle avait ingurgité un corps étranger, dont j’ai effectivement pu la débarrasser à l’aide d’un simple aimant! Je lui ai administré un traitement homéopathique pour éviter que ses parois intestinales ne soient abîmées. Ainsi qu’un remède de constitution adapté à sa morphologie et son caractère. Et elle est revenue en lait au bout de quelques jours.»
Il n’en fallait pas tant pour convaincre la jeune agricultrice que l’approche choisie était la bonne. «La dernière piqûre d’antibiotique sur les veaux date de 2015! Chez les veaux, les diarrhées ont quasiment disparu, ou sont très bien maîtrisées, et cet été, je n’ai eu aucune mammite aiguë.» Laura Papaux ressent également les effets de ce changement de stratégie au niveau économique. «Mes frais vétérinaires ont baissé drastiquement en deux ans et ma marge brute par vache a augmenté! Globalement, mes bêtes sont plus solides, et moi, en les connaissant mieux, j’arrive
en général à agir avant que la maladie ne se déclare.» Pour Laura Papaux, l’approche homéopathique n’est en rien incompatible avec une conduite intensive du troupeau. «Nous pratiquons l’élevage avec des vaches holsteins productives, avons recours au transfert d’embryon, utilisons des doses sexées. Nos buts sont clairs: produire du lait avec des vaches en bonne santé et qui ont une bonne longévité. Et l’homéopathie s’intègre parfaitement à cet objectif.» La Fribourgeoise s’est formée en parallèle à la confection d’onguents. «J’ai fait pousser des soucis au jardin pour réaliser une pommade au calendula, particulièrement efficace pour aider à la cicatrisation des petits bobos!»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Nicolas de Neve/Claire Muller