La méfiance populaire aura-t-elle la peau de la recherche sur les OGM?

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La méfiance populaire aura-t-elle la peau de la recherche sur les OGM?

La loi sur le génie génétique a été mise à mal par les Chambres. Un désaveu pour le Conseil fédéral qui illustre les réticences que suscite le sujet des organismes génétiquement modifiés.

La méfiance populaire aura-t-elle la peau de la recherche sur les OGM?

Au début du mois, le Conseil des États s’est rallié à la position du Conseil national. La nouvelle loi sur le génie génétique ne permettra pas la dissémination d’OGM résistants aux antibiotiques. Petit retour en arrière: en 2013, le Conseil fédéral met en consultation son projet de révision de la loi sur le génie génétique. Après quelques modifications, le texte définitif voit le jour à l’été 2016. Mais lorsqu’il passe devant les Chambres, tout se complique. Le Conseil national et les États refusent de créer des zones où la culture d’OGM serait autorisée. La dissémination – soit la culture expérimentale en plein champ – d’OGM résistants aux antibiotiques, que le Conseil fédéral aurait voulu autoriser, reste elle aussi rigoureusement interdite, comme c’était déjà le cas dans le texte en vigueur jusqu’ici. Un statu quo que chacun interprète à sa manière: pas en arrière pour les partisans de la recherche génique, bon signe pour les autres.

Autogoal pour les marqueurs
L’objectif du Conseil fédéral était de soutenir la recherche en permettant aux scientifiques d’exploiter une technique déjà utilisée chez nos voisins européens: les marqueurs résistants aux antibiotiques. «Dans le domaine des plantes OGM, la résistance aux antibiotiques n’est pas une caractéristique que l’on cible, mais un outil, explique Michael Winzeler, responsable du domaine de recherche Amélioration des plantes d’Agroscope. Des gènes de résistance aux antibiotiques sont utilisés comme marqueurs. Pendant le développement d’une plante, ils permettent de sélectionner les cellules végétales génétiquement modifiées de celles qui sont inchangées.» Ainsi, lorsqu’on transmet un gène, qui permet par exemple d’augmenter la résistance à une maladie, on ajoute automatiquement le gène marqueur. «Pour des raisons pratiques, la majorité des laboratoires en Suisse et dans le monde qui développent des plantes génétiquement modifiées le font via des marqueurs qui induisent une résistance aux antibiotiques (MRA)», ajoute Michael Winzeler.
Quelques rares disséminations dans l’environnement à des fins de recherche ont été effectuées en Suisse, dont une seule – en 2004 – avait fait usage de MRA. Pour les chercheurs qui gèrent le site protégé de Reckenholz (ZH), interdire les marqueurs est un contretemps: «Il y a peu d’alternatives aussi efficaces que les MRA, dit Michael Winzeler. C’est pour cette raison qu’ils sont souvent utilisés.» Et le scientifique de préciser que la résistance aux antibiotiques n’est qu’un outil employé pour développer les plantes génétiquement modifiées, et n’est plus utilisée dès lors que la lignée est finalisée.

Deux échelles s’opposent
Face aux arguments des chercheurs, ceux des opposants aux OGM relèvent de la méfiance face à ce mode de production: on évoque l’absence d’informations sur d’éventuels risques pour la santé à long terme, ou le fait que les OGM soient destinés à une utilisation à grande échelle, contradictoire avec les petites surfaces agricoles de Suisse. «Les OGM sont arrivés sans que personne ne les demande et continuent d’être imposés alors que personne n’en veut, dit Luigi D’Andrea, porte-parole de l’Alliance suisse pour une agriculture sans génie génétique, StopOGM. C’est une dictature de la technique qui doit être questionnée.» Si Luigi D’Andrea ne remet pas en doute la recherche fondamentale, il estime que la science doit être au service des besoins de la société et non les précéder. Quant aux montants investis chaque année par la Confédération dans la recherche génique, il les verrait bien consacrés à approfondir nos connaissances en agroécologie. «Les OGM créent une dépendance à des techniques brevetées et coûteuses, ajoute-t-il. Il existe d’autres solutions plus adaptées à l’agriculture suisse.»

Arrêt total pas au programme
Principe contre technique, deux échelles s’affrontent. Il n’en faut pas plus pour irriter une présidente de la Confédération convaincue que «dans ce domaine, il faut s’assurer que la recherche va de l’avant plus rapidement que les processus législatifs». Début mars, face au Conseil des États, ­Doris Leuthard avait soutenu que toute technologie comportait des risques, mais qu’il était impossible de les connaître sans mener des expériences. «En général, l’État n’a pas pour habitude de rendre la recherche impossible», avait-elle ajouté.
S’il est un domaine dans lequel la dimension émotionnelle peut prendre le dessus sur les considérations scientifiques, c’est bien celui-là. À l’heure actuelle, sept cantons et 84 communes se sont déclarés «sans OGM» sans attendre de recommandation fédérale, tandis que le moratoire sur la culture d’OGM, en vigueur depuis plus de quinze ans, vient d’être prolongé (voir l’encadré ci-dessus). Le monde paysan, lui, reste fermement décidé à miser sur l’agriculture conventionnelle «parce que les consommateurs ne veulent pas acheter d’OGM», note Sandra Helfenstein, porte-parole de l’Union suisse des paysans.
De quoi remettre en cause le bien-fondé même des recherches scientifiques sur les OGM? Hors de question pour Michael Winzeler: «En 2016, les cultures OGM couvraient 185,1 millions d’hectares dans le monde. Les plantes génétiquement modifiées sont une réalité.» Face à lui, Luigi D’Andrea aimerait croire à un abandon de la recherche génique: «Le Parlement pourrait décider d’arrêter les frais, dit-il. Mais j’ai du mal à l’imaginer. Dans dix ans, peut-être.» À l’heure où certains pays d’Europe abandonnent leurs programmes de recherche sur les OGM, la Suisse est bien décidée à parfaire ses connaissances du domaine. Prochain épisode de la saga en 2021, lorsque le moratoire laissera place à un nouveau débat.

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean/DR

Moratoire prolongé une fois de plus

Arrivant à terme fin 2017, le moratoire interdisant la culture d’OGM est prolongé pour quatre ans. L’occasion, selon le Conseil fédéral, de «mener un débat approfondi
sur leur utilisation future dans l’agriculture suisse». Le moratoire avait été prononcé à la suite d’une initiative populaire en 2005.
Il ne porte que sur la culture de plantes génétiquement modifiées, mais laisse toute liberté de manœuvre à la recherche.

Questions à...

Anne-Gabrielle Wüst Saucy, cheffe de la section biotechnologie de l’Office fédéral de l’environnement

La nouvelle loi ouvre moins de possibilités de recherche que prévu. Un contretemps problématique?
C’est dommage, mais pas catastrophique, on maintient le droit actuel. La clause proposée par le Conseil fédéral n’est pas le seul soutien pour la recherche. Actuellement, le site protégé de Reckenholz est un appui important. Les technologies qui ne font plus appel à des gènes de résistance aux antibiotiques se développent de manière fulgurante et pourraient vite arriver sur le marché. Il n’y aura pas de dissémination expérimentale, mais il existe d’autres méthodes: la recherche continue en laboratoire et en serre.

Les OGM sont toujours au cœur de débats animés…
La dimension émotionnelle fait partie intégrante de la problématique. L’Office fédéral de l’environnement se doit de favoriser le dialogue, d’expliquer qu’une recherche sûre contribue aux connaissances sur la sécurité biologique, comme l’exige la réglementation actuelle.

Cette méfiance risque-t-elle un jour de signer l’arrêt des recherches sur les OGM?
J’espère bien que non. Ce serait une erreur de porter atteinte à la recherche, dont l’agriculture suisse pourrait profiter. La recherche scientifique est un moteur, indispensable notamment pour connaître et prévenir les risques, en général et pour l’environnement.