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La longévité est la clé de voûte d’une production vertueuse et durable

Augmenter la durée de vie des vaches laitières serait bénéfique pour le climat, le bien-être du bétail et le porte-monnaie du producteur. Mais cela implique un changement de pratique pas si simple à négocier.

La longévité est la clé de voûte d’une production vertueuse et durable

«Des vaches qui demeurent en bonne santé malgré les années, des membres solides et endurants, des tétines qui tiennent et un lait sans trop de cellules même après plusieurs lactations.» C’est tout naturellement que Pascal Charrière, à la tête d’un troupeau d’une cinquantaine de laitières à Riaz (FR), énumère ses objectifs d’élevage. En filigrane, le producteur de lait de fromagerie défend l’optimisation de la longévité de ses bêtes. «Laisser vieillir mes vaches? J’ai tout intérêt à le faire, ne serait-ce que pour leur laisser le temps d’exprimer leur potentiel laitier… Du reste, je considère que si elles ne durent pas, c’est que j’ai fait quelque chose de faux.»

Si les plus âgées du troupeau mixte (holstein, red holstein, fleckvieh) de Pascal Charrière affichent huit, voire neuf lactations, force est de constater que la vache helvétique standard n’atteindra jamais, quant à elle, sa performance maximale. Dans notre pays, en effet, le nombre de lactations moyen ne dépasse pas 3,5. «Objectivement, c’est peu, quand on sait qu’une bête n’atteint son potentiel laitier maximal qu’à la cinquième lactation, observe Rennie Eppenstein, collaboratrice au FiBL, chargée d’une étude sur la durée de productivité des vaches laitières en Suisse (voir l’encadré ci-contre). «C’est à partir du 4e ou même du 5e veau que mes vaches sont les plus productives, confirme Pascal Charrière. Jamais je ne peux attendre d’une primipare qu’elle coule 35 kg par jour!»

 

Peut mieux faire

Autre chiffre éloquent: 25% des vaches suisses ne dépassent pas le stade de la première lactation. «C’est dommage, car c’est clairement l’année la moins productive, poursuit l’experte. Les vaches achèvent en effet leur croissance à trois ans passés.»

Cet état de fait ne date pas d’hier. En 1990, les swiss fleckvieh et brown swiss affichaient une longévité moyenne de 2,5 lactations seulement. «Ça s’explique par la sélection génétique de l’époque, entièrement tournée vers la productivité laitière, justifie Rennie Eppenstein. On a remonté la pente à partir du moment où la fertilité, la santé mammaire et la qualité des onglons, trois clés de la longévité des vaches laitières, ont été intégrées dans les programmes de sélection.»

Si les chiffres actuels sont supérieurs à ce qu’on observe dans les pays voisins – il est question de deux à trois lactations maximum par vache en France ou en Allemagne – il subsiste aux yeux de Rennie Eppenstein un clair potentiel d’amélioration. «La durée de vie productive revêt une grande importance économique pour les exploitations. Une vache qui dure génère davantage de profit, c’est purement mathématique.» Durant son temps d’élevage (de deux ans en moyenne), la génisse consomme du fourrage, de la paille, occupe une place à l’écurie et demande du temps de travail. Mais elle ne rapportera à l’éleveur qu’à partir du moment où elle entrera en production. «L’élevage compte parmi les postes de dépenses les plus importants en production laitière. Rentabiliser cet investissement passe par la diminution du nombre de ces génisses de renouvellement. Et par l’allongement de la durée de vie des bêtes en production.»

Renouveler pour progresser?

Facile à dire. La réalité des étables est complexe, et de multiples facteurs entrent en ligne de compte lorsqu’il s’agit pour l’exploitant de définir sa stratégie. «Nous sommes dans un pays où l’on aime les concours et l’esthétique, relève Rennie Eppenstein. Or les belles vaches ne sont pas les plus âgées…» Garder des vieilles vaches semble pour beaucoup incompatible avec le progrès génétique et la performance.

Pascal Charrière, lui, reconnaît que cette philosophie d’allonger la durée de vie de ses vaches demande patience et persévérance. «C’est à long terme que ça paye. Mais face à des vaches à problèmes, qui ne portent pas, boitent ou font des mammites à répétition, ce n’est pas facile de résister à la tentation du renouvellement. L’arrivée d’une jeune vache permet de régler les problèmes de l’ancienne…» Sous la pression du système qui les pousse à produire, bien des paysans se font ainsi rattraper par des considérations technico-économiques. «Sans compter le fait que le marché des vaches de réforme et des veaux engraissés est demandeur, et nous incite donc à renouveler notre troupeau régulièrement», rappelle, lucide, le Gruyérien – qui ne cache pas sa profonde satisfaction de voir vieillir son troupeau. «Si je les garde longtemps, c’est qu’elles sont en bonne santé, ce qui prouve que je fais correctement mon job.»

Pas encore monnaie courante, et de loin, le vieillissement du troupeau laitier pourrait rapidement devenir la règle. À cause d’une volonté politique d’une part (voir l’encadré ci-dessus), mais aussi parce que les conditions de production évoluent. «Avec le changement climatique, les ressources en fourrage vont aller en diminuant, conclut Pascal Charrière. Une des façons de répondre à cette nouvelle donne, c’est de diminuer la taille de notre effectif non productif, et de renouveler le troupeau laitier moins fréquemment. En somme, de garder nos laitières plus longtemps.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Dans le viseur

L’OFAG a choisi de faire de la longévité des vaches laitières une priorité
politique. Dans son dernier projet de PA22, il prévoyait en effet des contributions encourageant leur durée de vie productive. «Le but est clairement de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre, explique Pascal Python, expert chez Agridea. On les répartit sur davantage de lactations et on diminue le nombre de têtes de bétail grâce une remonte moindre.» Le FiBL s’est emparé du sujet, lançant une étude pour analyser la situation et définir les moyens de l’améliorer.

+ d’infos Journée d’information le 12.11.2021 à Grangeneuve.

Questions à Michel Geinoz, directeur de Holstein Switzerland

Avec 3,3 lactations en moyenne, la race holstein n’est pas un exemple de longévité…

Certes, mais avec une production moyenne de 14 kg de lait par jour de vie, c’est de loin la race la plus performante. Or la production par jour de vie est un indicateur essentiel en production laitière, qui reflète aussi la bonne santé d’un troupeau, et qui nous préoccupe davantage que le nombre de lactations.

Les producteurs n’ont donc aucun intérêt à garder leurs vaches plus longtemps? 

Vieillir les vaches, en tant que tel, n’a pas forcément un grand intérêt. L’élément déterminant est le ratio entre durées de vie productive et improductive d’un animal. Afin de l’améliorer, il vaut mieux se concentrer sur une entrée en lactation précoce, à 24 mois ou moins. Je reconnais volontiers qu’on a une marge de progression en matière de longévité, mais cette dernière ne doit pas pénaliser le progrès génétique.

La génomique ne participe-t-elle pas à accentuer ce phénomène?

Au contraire, elle permet d’améliorer rapidement et efficacement la fertilité, la santé des pieds et du système mammaire, qui conditionnent la longévité des vaches.