La formation professionnelle agricole va au-devant de grands défis

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La formation professionnelle agricole va au-devant de grands défis

Avec des chiffres en constante progression, le secteur de la formation agricole a le sourire. Mais si les classes sont pleines, les écoles d’agriculture romandes cherchent à se renouveler et à innover pour pérenniser leur avenir.

La formation professionnelle agricole va au-devant de grands défis

C’est un constat on ne peut plus réjouissant: en 2017, le nombre d’apprentis dans le champ professionnel de l’agriculture aura connu une évolution positive de 3,6% par rapport à l’année précédente. Voilà qui confirme la tendance à la hausse observée ces dernières années, aussi bien en agriculture que chez les viticulteurs, les cavistes et les arboriculteurs. En Suisse romande, la profession attire, malgré les difficultés économiques et le marasme qui règne dans les campagnes. Et si les écoles d’agriculture font le plein, ça n’empêche pas leurs équipes dirigeantes de chercher à s’améliorer et à se renouveler, afin de pérenniser la formation agricole.
«Le principal défi pour nous, centre de formation, c’est de préparer au mieux les jeunes qui seront agriculteurs en 2040, lance Raphaël Gaillard, responsable de la formation continue à l’école de Châteauneuf (VS). Il nous faut donc anticiper sur les besoins du marché et sur ce que la société attendra d’un agriculteur dans vingt ans!» Pour le chef d’établissement, c’est une évidence: la Suisse aura besoin d’entrepreneurs, et plus seulement de chefs d’exploitation.

Donner le goût d’entreprendre
«La complexité et les exigences de la profession agricole vont croissant, abonde Alexandre Horner, responsable de la formation à Grangeneuve (FR). Un de nos objectifs principaux est l’acquisition de nouvelles compétences managériales. Il faut désormais que les paysans soient autant dans leur comptabilité que sur leur tracteur!» À Grangeneuve, l’économie est non seulement enseignée en tant que branche, mais également distillée dans les modules techniques. «Les élèves effectuent régulièrement des analyses de marché, des études de coûts de production en conditions réelles, se sensibilisant ainsi à l’importance de connaître et maîtriser leur environnement économique.»
Donner aux jeunes le goût d’entreprendre et un certain sens du marché, c’est également ce à quoi aspire Pierre-Alain Berlani, directeur de l’École des métiers de la terre et de la nature, à Cernier (NE). «Savoir se positionner sur les marchés, être attentifs aux besoins des consommateurs, voilà ce que nous transmettons à nos jeunes. Ils ne devront pas considérer le changement comme une fatalité.» Cernier consacre ainsi une huitantaine de périodes à la découverte de projets novateurs ainsi qu’à la visite d’exploitations en Franche-Comté voisine. À Jussy (GE), l’école de Lullier a quant à elle choisi de donner l’exemple à ses élèves en formation plein temps. «Nous nous comportons comme une exploitation et cherchons à nous diversifier, explique Gilles Miserez, directeur. Sur les onze hectares dédiés aux cultures agricoles, deux hectares de cultures maraîchèers plein champ ont ainsi été convertis au bio. Et nous venons de nous lancer dans la culture de morilles.»

Enrichir l’offre
Du côté d’Agrilogie, on affirme également cette volonté d’élargir la palette de compétences des futurs paysans. Mais on cherche aussi à enrichir l’offre de l’école. Ces deux dernières années, trois nouvelles formations ont ainsi vu le jour entre Grange-Verney et Marcellin: une patente de spécialisation en viticulture biologique, une autre en élaboration de produits fermiers et un diplôme en conduite d’alpage qui sera lancé dans quelques mois (voir l’encadré en page 7). «Il faut amener du sang neuf à l’agriculture, du renouveau, explique Christian Pidoux, directeur d’Agrilogie. C’est une nécessité pour aider la profession agricole à passer l’épaule dans cette libéralisation des marchés.»

Viser un nouveau public
Même son de cloche en Valais: «On renouvelle notre offre, pour exister auprès d’un public plus large», confie Raphaël Gaillard. «Comment racler un fromage» ou encore «Mieux suivre ses travaux viticoles et œnologiques», tels sont les intitulés des prochains cours qui s’adressent clairement à des néophytes. «Il nous faut nous renouveler, car l’agriculture sera toujours plus multiforme à l’avenir, et nos écoles doivent répondre à des demandes de plus en plus pointues.»
L’école de Châteauneuf a d’ailleurs choisi de mettre l’accent ces dernières années sur les circuits courts avec des cours de marketing et d’expression orale: «Savoir se vendre est désormais tout aussi important que savoir produire, poursuit Raphaël Gaillard. A fortiori dans des métiers comme maraîcher ou caviste, où l’on est amené à avoir un contact direct avec le consommateur.» L’école de Lullier, qui forme floriculteurs, pépiniéristes, paysagistes, arboriculteurs et maraîchers, a fait de sa spécificité un véritable atout: «La vision transversale que nous offrons aux jeunes leur confère une capacité d’adaptation et de diversification: à l’issue de sa formation, un maraîcher peut se lancer dans la production de fleurs, un horticulteur dans une pépinière.»

Cultiver l’esprit de corps
À la Fondation rurale interjurassienne, l’équipe d’enseignement met quant à elle tout en œuvre pour ne pas rater le train de la numérisation: «Nous sommes en train d’intégrer l’e-learning dans nos méthodes pédagogiques», témoigne le responsable de la formation sur les sites de Courtemelon (JU) et Loveresse (BE), Pierre-André Odiet. Mais sans cependant abandonner les méthodes traditionnelles ni de perdre de vue le but premier de la formation. «Nous insistons encore et toujours sur le rôle productif de l’agriculture, pas question de faire de nos jeunes des chasseurs de primes. Ils doivent apprendre à optimiser leur exploitation, quelle que soit l’orientation prise par la politique agricole.»
Pour Pierre-Alain Berlani, l’ultime enjeu consiste à séduire les patrons d’apprentissage: «Sans eux, pas de formation professionnelle! Nous devons être à l’écoute de leurs besoins pour adapter nos formations, mais aussi leur donner envie de transmettre leur savoir aux jeunes. Nous devons cultiver l’altruisme et l’esprit de corps chez nos jeunes, pour qu’à leur tour, ils aient envie de partager leur savoir et leur passion.»

+ d’infos www.agri-job.ch


Grangeneuve (FR): Le bilinguisme, un atout évident pour les apprentis

C’est une première dans le monde de la formation agricole. L’Institut agricole de Grangeneuve (IAG) propose depuis la rentrée à ses élèves de réaliser leur 3e année d’apprentissage dans les deux langues, allemand et français. «De par son positionnement géographique, Grangeneuve a toujours eu cette vocation de pont entre les deux cultures romande et alémanique», explique son directeur Alexandre Horner. À l’IAG, depuis toujours les élèves peuvent en effet effectuer leur formation dans leur langue maternelle – les jeunes alémaniques représentent un tiers des effectifs à Grangeneuve et ont la possibilité de suivre quelques branches dans l’autre langue. De longue date également, il est possible d’aller en apprentissage outre-Sarine, pour parfaire sa maîtrise de l’allemand chez un maître d’apprentissage soleurois ou bernois. En 2017, l’IAG a décidé de pousser cette possibilité un peu plus loin en ouvrant une filière bilingue. Et le succès est au rendez-vous. Cette année, ils sont 24 jeunes à effectuer les 880 périodes de cours de la 3e année d’apprentissage, de novembre à mars, dans la langue de l’enseignant. «La moitié des branches – production animale, végétale, mécanisation, comptabilité, politique agricole, culture générale – sont enseignées en allemand, l’autre en français», explique le professeur de classe Fabien Reinhard, qui enseigne la comptabilité. Exigeante en termes d’investissement personnel, la formation offre aux jeunes un plus linguistique évident, mais aussi une ouverture d’esprit recherchée.
«En partageant des heures de cours ensemble, on comprend mieux la culture alémanique», apprécie Maxime Oberson, 20 ans, qui vit au Châtelard. Le jeune homme, qui suit une deuxième formation après un premier apprentissage de boucher-charcutier, ambitionne de reprendre le commerce de bétail familial. «L’allemand est certes un atout pour le business, mais la connaissance culturelle est encore plus importante.» Cette filière a aussi séduit de jeunes Alémaniques venus tout exprès des cantons de Lucerne ou Saint-Gall pour bénéficier de ce diplôme unique en Suisse. Kilian Christen, 18 ans, de Hofstatt (LU), est l’un d’eux. «À la maison, nous élevons des vaches simmentals. En parlant mieux le français, je pourrai aider mon père à faire du commerce avec les collègues romands!» Le jeune Lucernois envisage également de reprendre un jour un domaine agricole en Romandie. «Les prix y sont plus abordables!» La Genevoise Lara Graf, elle, veut poursuivre ses études après le CFC d’agricultrice afin de devenir vétérinaire. «Or l’école est à Berne, en allemand. Autant dire que cette année bilingue est l’occasion rêvée pour améliorer mon niveau!» La formation proposée par l’IAG est exigeante et demande un investissement personnel au-dessus de la moyenne. Conscients du défi, les enseignants adaptent le rythme des leçons et se rendent disponibles pour aider les élèves. «Il y a très régulièrement des questions de vocabulaire, observe Pierre Aeby, qui enseigne la production fourragère aux jeunes. Mais en un mois, on voit déjà que leurs compétences linguistiques ont bien évolué.»
Au sein de la classe, la cohésion est forte.On s’entraide beaucoup, notamment pour la compréhension, apprécie l’Argovienne Léonie Bosman. On s’encourage, aussi, car les notes ont tendance à baisser, mais on sait que les compétences augmentent!» Arno von Niederhaüsern et Dominik Blanchard, deux jeunes Singinois motivés, se projettent quant à eux d’ores et déjà dans le futur.
«En attendant de pouvoir m’installer, je vais travailler dans un séchoir à Tavel, explique Dominik. Les clients parlent français et allemand, il faut être à l’aise dans les deux langues, pas le choix!» Arno est lui tout à fait au clair avec les exigences de la défense professionnelle. «Si on veut intégrer des commissions de chambre d’agriculture, il faut maîtriser les deux langues.»


Agrilogie (VD) La conduite d’alpage se professionnalisera dès 2018

À l’alpage, travailler avec un employé bien formé et rapidement opérationnel peut totalement changer la vie d’un exploitant. Qu’il s’agisse de l’organisation du quotidien ou de la qualité des fromages fabriqués, gages de la réussite économique d’une saison. «Jusqu’à aujourd’hui, il n’existait aucune formation permettant de se familiariser avec les spécificités du monde de l’alpage», explique Christian Pidoux, directeur d’Agrilogie.
Ce manquement avait été d’ailleurs pointé du doigt par la profession et les alpagistes notamment. «Les agriculteurs exploitants d’alpage sont au four et au moulin et ils ont besoin qu’on forme leur personnel.»
À Agrilogie, on pourra désormais se former et obtenir un diplôme cantonal en conduite d’alpage: gérer la rotation de pâture, savoir clôturer, détecter maladies et blessures, connaître les rudiments de la transformation fromagère, apprendre les bases de la promotion touristique et de l’accueil. Voilà ce qu’offrira la toute nouvelle formation vaudoise. Au mois de mai prochain, douze postulants, issus du monde agricole ou pas, pourront donc acquérir ce savoir-faire en l’espace de trois mois. «Après une semaine de cours à Grange-Verney, les élèves réaliseront, par groupe de quatre, un mois de pratique à Rossinière, avec la maître agricultrice Marie-Danielle Luisier, sur l’alpage de Mont-Dessous, exploitation partenaire de la formation, précise Thierry Gallandat, doyen de la formation secondaire à Agrilogie. Ils seront ensuite envoyés en stage pendant deux mois, individuellement, dans des exploitations d’alpages fabriquant du fromage à base de lait de vache.»
Ce nouveau diplôme permettra ainsi d’apporter une réponse aux problèmes de ressources humaines que rencontre l’agriculture de montagne. «Au niveau cantonal, il y a une volonté politique claire de soutenir ce secteur et d’aider à la mise en valeur des produits de montagne», poursuit Christian Pidoux. Durant la formation à la conduite d’alpage, l’accent sera donc particulièrement mis sur la fabrication fromagère, et permettra au final à des personnes même débutantes en agriculture d’acquérir les bases pour être autonomes sur un alpage. «De la rotation des prairies à l’accueil des touristes, elles auront trois mois pour faire un tour pratique complet des spécificités du métier d’alpagiste. Nous offrons la garantie aux amodiateurs que ces diplômés seront autonomes sur un alpage à génisses, par exemple, et qu’elles seront parfaitement opérationnelles pour seconder un patron d’alpage, que ce soit auprès du bétail et en fromagerie.»

+ d’infos Séance d’information le 18 janvier 2018 à 19 h 30 à Grange-­Verney. Tél. 021 557 98 98

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Mathieu Rod

Bon à savoir

FRIBOURG Institut agricole de Grangeneuve, Posieux. www.iag.ch

GENÈVE Centre de formation professionnelle nature et environnement de Lullier, Jussy. www.lullier.ch

JURA/JURA Bernois: Fondation rurale interjurassienne sur les sites de Courtemelon et Loveresse. www.frij.ch

NEUCHÂTEL École des métiers de la terre et de la nature, Cernier. www.cpln.ch

VALAIS École d’agriculture de Châteauneuf, Conthey. www.vs.ch/web/sca

VAUD Agrilogie sur les sites de Grange-Verney et Marcellin. www.agrilogie.ch