La famille Margot affine des meules de gruyère depuis cinq générations

Portraits
Gilles et Anthony Margot
La famille Margot affine des meules de gruyère depuis cinq générations

En 1886, Jules Margot lançait son commerce de fromages à L’Auberson (VD). Aujourd’hui, il est géré par Gilles et Anthony, issus de la cinquième génération de ces ambassadeurs du gruyère.

La famille Margot affine des meules de gruyère depuis cinq générations

Leur entreprise a traversé deux guerres mondiales, mais aussi vécu des crises de surproduction de fromages, et pourtant elle est toujours là. Cette année, la société Margot SA, spécialisée dans l’affinage de fromages, célèbre ses 130 ans, en toute discrétion en périphérie d’Yverdon-les-Bains (VD). Aujourd’hui, deux frères sont à sa tête, Gilles (43 ans) et Anthony Margot (37 ans), dignes successeurs de leur arrière-arrière-grand-père, Jules Margot. Ils sont ainsi devenus les membres de la cinquième génération des Margot à diriger la société d’affinage de gruyère. Elle n’a donc jamais quitté le giron familial depuis sa création en 1886.
Les deux hommes ne pensaient pas être nommés à sa tête de sitôt. Le destin en a décidé autrement. En janvier 2011, leur père Alain, alors aux manettes avec sa sœur Danièle, décède subitement. Le jour même, Gilles et Anthony – travaillant dans l’entreprise depuis quelques années déjà et connaissant ce marché si particulier sur le bout des doigts – décident de lui succéder. «On a eu une bonne étoile, des gens prêts à nous aider et de fidèles clients, se rappelle Gilles. On est motivés, il est hors de question que nous soyons la dernière génération de Margot à gérer l’entreprise!»

Transition bien négociée
Aujourd’hui, leur société d’affinage de gruyère AOP est la seule du pays à être privée, et surtout toujours gérée par la même famille. Une fierté, mais aussi un défi pour ces entrepreneurs, misant sur leur héritage pour se démarquer de leurs concurrents, qui ne sont plus si nombreux. Alors qu’il y en avait encore une cinquantaine en Suisse en 1999, il n’en reste désormais plus qu’une dizaine. Beaucoup n’ont pas su gérer l’arrêt de l’Union suisse du commerce de fromages, qui a assuré de 1914 à 1999 un prix du lait convenable aux paysans. Les meules produites appartenaient alors à la Confédération et étaient confiées aux affineurs. Quand ces derniers ont dû les racheter, le risque financier était grand. D’autant plus pour Margot SA, qui avait déjà investi massivement en 1976 dans une nouvelle cave pour 18 000 fromages à Yverdon. Impossible donc de revenir en arrière, même si les banques refusent d’avancer l’argent. Grâce au soutien de Cornu SA, à Champagne, la société parvient à rester indépendante et renforce sa place dans ce marché concurrentiel en intégrant l’Interprofession du gruyère tout juste créée. Gilles y devient taxateur de la commission de recours dès 1998, Anthony représentant des affineurs à la commission marketing dès 2005. «Il n’y a pas de formation type pour notre métier, commente-t-il. Ce commerce est particulier et demande une implication totale.»

Perte de convois et mafia
Dans leurs bureaux, le téléphone ne cesse de sonner, les deux frères se relaient au combiné. Ils redécouvrent avec plaisir leur histoire familiale, remarquant au passage que chaque génération apprend des erreurs de la précédente. «En plus d’un siècle, on nous a volé un camion plein de fromages en Russie et pas payé un autre livré à la mafia italienne, raconte Anthony. C’est une erreur que l’on ne fera pas deux fois!» Le commerce que les deux hommes dirigent aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec le bazar créé par Jules dans le Jura. La cave actuelle des Margot contient quarante-cinq fois plus de meules que celle de L’Auberson. Les deux hommes écoulent près de 3000 tonnes de fromage par an sur quatre continents, dont en Russie, comme le faisait déjà Jules au XIXe siècle. «On a découvert qu’il a vendu du fromage au tsar venu en vacances au Grand Hôtel des Rasses, raconte Anthony Margot. On croyait que c’était une blague, mais c’est vrai.»

Au contact des clients
Margot SA n’a cessé de croître et de se moderniser. Depuis 2011, les gruyères y sont aussi découpés et emballés, une idée de leur père qui cartonne, même si ce dernier n’y croyait pas trop. Les deux compères ne ménagent pas leurs efforts, allant de foire en foire à la rencontre de leurs clients, mettant en avant le savoir-faire familial. Ils ont dû faire face à l’abandon du taux plancher de l’euro en 2015, puis à une baisse de production de fromages en 2016. Ils se consacrent à leur tâche et à leur héritage, au détriment parfois de leur propre famille. «Ce n’est pas toujours simple, reconnaît Anthony, se réjouissant qu’ils soient deux aux commandes, complémentaires qui plus est. On partage les bons moments, mais aussi les coups durs. Comme tout patron, on ne prend pas beaucoup de vacances, surtout pas en juillet-août, deux gros mois.»
Discrets, ils ne s’étendent pas sur leur vie personnelle, professionnelle non plus d’ailleurs. S’ils sont connus dans le domaine, le grand public, lui, ignore leur existence. «Nous sommes au service d’un produit, pourquoi nous mettre en avant? sourit Gilles. On livre le fromage aux vendeurs, nous ne sommes pas en contact direct avec les consommateurs.» Les deux hommes ne se reposent pas sur leurs lauriers pour autant, réfléchissant  sans cesse au futur du fleuron familial. Une motivation qui fait la fierté des membres du clan, notamment de leur tante Danièle Caffari. «La devise de Jules était «Bonté, humilité, charité», celle de mon père «Croire et oser». J’ai l’impression qu’ils les suivent toutes les deux.»

+ D’infos www.margotfromages.ch

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Guillaume Perret/Lundi 13

En dates

1886 Jules Margot fonde un commerce de fromages à L’Auberson. Il est aussi à la tête du bazar du village où l’on trouve de tout, des chemises au linoléum.
1976 L’entreprise familiale déménage à Yverdon, qui sera à terme desservi par une autoroute.
2011 Gilles et Anthony Margot prennent la tête de la société à la suite du décès de leur père. Cette année-là, Margot SA élargit son offre en se lançant dans l’emballage sur place de ses fromages.