La chevêche, rescapée des campagnes

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Ornithologie
La chevêche, rescapée des campagnes

La Confédération vient de lancer un plan d’action destiné à favoriser la chouette chevêche. Un pari qui n’est pas gagné d’avance: il y a quelques années, ce rapace nocturne avait presque disparu de Suisse.

La chevêche, rescapée des campagnes

Le soleil descend vers l’horizon. La lumière rasante de la fin de journée nimbe de rose la campagne bernoise. C’est le moment qu’attendent les ornithologues, l’heure à laquelle ils auront peut-être la chance d’entendre le chant de la chevêche d’Athéna. Car ce coin du Seeland est l’une des rares zones de Suisse où cette petite chouette peut être observée. «Elle niche dans les cantons de Genève, du Jura et du Tessin, détaille Raffael Ayé, de BirdLife Suisse. Et ici, bien sûr!» L’association étudie la chevêche d’Athéna depuis 1999, année où l’espèce frise l’extinction.
Pour mieux comprendre la situation, un retour en arrière s’impose. En 1950, la chevêche d’Athéna est présente dans toutes les régions de basse altitude du pays. À l’époque, on s’intéresse peu à cette espèce discrète, dont les effectifs dépassent certainement les 1000 couples. Un demi-siècle plus tard, rude prise de conscience pour les ornithologues: il n’en reste qu’une cinquantaine. La faute à l’agriculture industrielle et à l’urbanisation: «La chevêche a besoin de surfaces naturelles, explique Raffael Ayé. Cette espèce nicheuse élit domicile dans les vieux troncs, et affectionne tout particulièrement les vergers. Or, ces zones plantées d’arbres fruitiers historiquement situées en périphérie des villages ont été les premières victimes de leur expansion.» Ajoutez à cela une raréfaction des insectes et des rongeurs dont se nourrit le rapace due à l’utilisation de pesticides, et vous obtenez un cocktail explosif pour cette espèce sensible. Année après année, la chevêche d’Athéna disparaît du Plateau.

Chaque couple est suivi de près
Lorsque les scientifiques prennent conscience de l’urgence de la situation, il est presque trop tard. Au point qu’aujourd’hui, plus de quinze ans après cette constatation, la situation est encore loin d’être rentrée dans la normalité. «Cependant, parvenir à inverser la tendance est déjà un vrai succès, nuance Raffael Ayé. Les effectifs sont remontés à près de 150 couples.» Autour de nous, l’air encore tiède résonne des cris de dizaines d’oiseaux. La route cantonale bourdonne en sourdine. «Si nous avons de la chance, nous pourrons observer une chouette avant que la nuit ne tombe», dit Nathalie Burgener. Biologiste pour la Station ornithologique suisse, la jeune femme travaille à la conservation de la chevêche dans le Seeland. Depuis 2015, l’organisation a installé 190 nichoirs dans la région afin d’aider la chouette à y reprendre sa place. Elle sort une longue-vue du coffre de sa voiture et la braque sur une vieille grange qui s’élève au croisement de deux parcelles. «Mais oui, lance-t-elle d’un ton joyeux. Elle est là!» C’est donc aussi facile que cela d’observer la chouette la plus rare du pays, en pleine zone cultivée et en plein jour? Effectivement, à travers la lunette, on reconnaît bien la silhouette du petit rapace, perché à l’entrée d’un nichoir. «Facile, pour autant que l’on sache où regarder, précise Nathalie Burgener. Je connais le lieu où niche chacun des couples qui sont revenus dans la région.»

Lieux gardés top secret
Mais pas question de donner des informations précises sur le lieu où nous nous trouvons ni de prendre en photo la grange en question. Les ornithologues entretiennent le secretpour éviter que des curieux ne dérangent les couples et ne mettent en péril leur nidification. La chouette promène ses yeux jaunes sur les champs alentour. Elle ne quittera pas son piédestal avant la nuit, prudence oblige: elle constitue une proie facile pour l’autour des palombes. Impossible, depuis notre point de vue, de savoir s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle. «Les deux sexes se ressemblent énormément, note Raffael Ayé. Le seul moyen de les reconnaître est d’attendre la nuit: si la chouette chante, c’est un mâle.» Mais attention, la technique ne fonctionne qu’à la saison des amours, soit entre fin février et début avril. Hors de cette période, ce discret rapace conserve tout son mystère.
Un tracteur passe, soulevant un nuage de poussière. Nathalie Burgener salue le paysan d’un geste de la main. Elle connaît bien les exploitants de la région, avec lesquels elle collabore étroitement: «La chevêche est un oiseau qui a un bon capital-sympathie auprès des agriculteurs, confie-t-elle. Elle sait profiter des surfaces de compensation écologique, même dans un paysage exploité de manière intensive.» Un terrain campagnard ouvert parsemé de zones laissées en jachère, voilà ce dont la chouette a besoin, et ce que BirdLife et ses partenaires s’efforcent de lui offrir. Cette année, la Station ornithologique installera 50 nichoirs supplémentaires avec l’espoir d’y voir s’installer d’autres couples. Pour l’heure, ils se comptent sur les doigts d’une main. Mais l’espoir est permis: «La chevêche avait totalement disparu du Seeland, rappelle Raffael Ayé. En 2001, on a entendu un mâle chanter pour la première fois. Il a été rejoint par une femelle venue de Genève en 2005. Notre objectif est désormais de créer des couloirs à travers le pays et même hors des frontières pour relier les populations.»

Pièges photo et traces de serres
Afin de contrôler l’occupation des nichoirs, Nathalie Burgener procède comme une véritable enquêtrice: un papier imbibé d’encre placé dans le sas d’entrée permet de conserver la trace des animaux qui y sont passés. «L’empreinte de la chevêche est reconnaissable entre mille», assure Nathalie Burgener. D’autres nichoirs sont équipés de pièges photographiques. Dans le Seeland, plus rien ne s’oppose au retour de la petite chouette. Bien sûr, les effectifs grimpent plus rapidement à Genève, dans le Jura et au Tessin, d’où le rapace n’avait pas totalement disparu. Mais les scientifiques comptent sur le fait que la chevêche reste en général près de son lieu de naissance. Les oiseaux se taisent à mesure que l’obscurité se fait plus épaisse. Nous repartons en direction de la ville. Après avoir roulé quelques centaines de mètres, l’ornithologue freine, coupe le moteur et ouvre les fenêtres. Un hululement aigu, saccadé. Nous retenons notre souffle. La chevêche d’Athéna est bien de retour.

+ D’infos www.vogelwarte.ch, www.birdlife.ch

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Ralf Kistowski/Clément Grandjean

Bon à savoir

La chevêche d’Athéna, aussi appelée chouette chevêche, se reconnaît à ses yeux d’un jaune vif et à sa petite silhouette (à titre de comparaison, elle mesure à peine la moitié d’une hulotte). Présente dans toute l’Europe, elle est largement répandue autour de la Méditerranée. Dans l’Antiquité, elle était vue comme un symbole de sagesse et était l’attribut de la déesse Athéna, dont elle a gardé le patronyme. Les Alémaniques l’appellent Steinkauz, soit le hibou des pierres, car elle élit volontiers domicile dans un tas de roche. Quant aux romanches, ils la nomment tschuetta da la mort… La traduction est superflue.