«J’espère qu’on ne verra plus de tels cas dans les expositions à l’avenir»

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«J’espère qu’on ne verra plus de tels cas dans les expositions à l’avenir»

Des chercheurs ont réalisé une étude sur 321 vaches classées dans quatre expositions. Elle a révélé que, dans 23% des cas, leurs pis étaient trop remplis. De plus, 16% des bêtes étaient sous produits anti-inflammatoires. Réaction de Markus Gerber, le chef de la plus grande fédération d’élevage suisse.

«J’espère qu’on ne verra plus de tels cas dans les expositions à l’avenir»

«Des vaches avec des pis pleins» et des intervalles de traite «excessivement longs» présentées de «manière répétée» à des expositions, des pratiques compromettant «le bien-être et la santé des animaux»: les conclusions de l’étude menée par la Faculté Vetsuisse de l’Université de Berne sont dures envers le monde de l’élevage suisse. Vous attendiez-vous à un tel bilan?
➤ On aurait évidemment souhaité que ce taux de vaches en surcharge de lait soit plus bas. Mais si on regarde les données de plus près, on constate que seuls 9% des cas décelés sont en réalité vraiment graves, soit de degré 2 ou 3. Cela signifie que les mamelles sont tellement remplies que cela peut causer des œdèmes pour les vaches d’exposition. Les surcharges étaient alors clairement visibles sur l’ultrason. Ces pratiques ne doivent plus exister. J’espère qu’on ne verra plus de tels cas lors des concours à l’avenir. Mais à mes yeux, ce que cette étude a surtout démontré, c’est qu’il est extrêmement difficile, que ce soit pour les éleveurs ou les juges, d’évaluer à l’œil nu le remplissage des pis. Cela dépend de la vache, de sa morphologie. Or nous comptions justement sur ces données scientifiques, neutres, pour définir des critères précis pour estimer cela, afin d’uniformiser les pratiques dans l’ensemble du pays. Or pour le moment nous ne disposons pas d’images de cas problématiques que nous pourrions montrer aux personnes concernées. Ce matériel didactique ne pourra être présenté qu’après la publication finale de l’étude, au printemps 2018.

Est-ce que des mesures seront prises pour assurer le bien-être des animaux lors de ces événements?
➤ Oui, nous allons bien sûr modifier le règlement de la Communauté de travail des éleveurs de bovins suisses (CTEBS) en conséquence. On est en train de l’adapter pour ajouter des sanctions, comme une traite partielle, voire complète, selon la gravité des cas, mais aussi des avertissements ou même un déclassement de la bête si elle a un œdème. Nous voulons continuer à aller de l’avant. Les nouvelles mesures entreront en vigueur le 1er janvier 2018. Elles seront appliquées en primeur lors de Swiss Expo à Lausanne et se poursuivront ensuite. 2018 sera une année test. Les contrôles par ultrasons deviendront obligatoires pour les meilleures vaches de chaque catégorie. D’autres bêtes présentes pourront aussi être testées, sur ordre du groupe de contrôle formé par les expositions. Il les désignera dès qu’il aura un doute. Des contrôles inopinés auront également lieu dans les plus petites expositions, en accord avec les vétérinaires cantonaux. Nous n’avons pas prévu pour l’heure de formation spécifique pour les juges. Il y a depuis 2016 un contrôle des bêtes à l’entrée du ring. Jusqu’ici, c’était dur de prouver qu’un éleveur méritait une sanction. Ce ne sera plus le cas. Les preuves pourront être imprimées. Un règlement est là pour être appliqué de manière impartiale. Point barre.

Une donnée a particulièrement étonné le Pr Adrian Steiner, responsable de cette étude: la présence de produits anti-inflammatoires dans le sang de 16% des vaches testées. Comment expliquer cela?
➤ Si ces produits sont utilisés pour permettre à la vache d’aller sur le ring sans souffrir, cela est clairement une forme de dopage. Il y a aussi eu un effet de mode, cette pratique existant partout dans le monde. Certains ont peut-être voulu la copier pour atteindre de meilleurs classements. Mais il arrive que les éleveurs doivent y recourir pour des raisons vétérinaires et, dans ce cas-là, cela est tout à fait normal. Ils veulent faire défiler leur meilleure vache et ne sont jamais à l’abri d’un incident les jours avant une manifestation. Cela m’est d’ailleurs déjà arrivé. Mais les cas vétérinaires ne représentent en général que 2 à 3% des cas. On est donc loin des 16% révélés par l’étude. Je pense toutefois que ce taux n’est pas alarmant, car 14% des éleveurs qui ont participé à l’étude ont admis d’office, sur le questionnaire, avoir administré des anti-inflammatoires à leur animal. Cela montre qu’il y a eu de la transparence de leur part. Je pense bien évidemment qu’on devrait pouvoir remporter une exposition avec fair-play, dans une saine concurrence, sans avoir besoin de recourir à de tels médicaments.

Un autre point est, aux yeux des défenseurs des animaux, le fait que les trayons soient scellés pour éviter qu’elles ne perdent du lait pendant leur défilé. C’est le cas pour 83% des bêtes testées. L’emploi du collodium ne devrait-il pas être réglementé?
➤ Pour l’heure, ce produit est le seul à être autorisé du point de vue vétérinaire pour cet usage spécifique. Il n’y a pas de demi-mesure possible: soit il est permis, soit il est interdit. Il ne faut pas oublier que l’éleveur ne souhaite pas faire souffrir sa plus belle vache. Mais parfois, elle peut être agitée lors de sa préparation ou sur le ring et du lait peut couler, même si ses mamelles ne sont pas trop pleines, d’où l’usage de collodium. Nous n’avons pas prévu de changer le règlement à ce sujet.

Pensez-vous que les résultats de cette étude puissent susciter une remise en question dans le monde de l’élevage?
➤ C’est un grand défi pour la CTEBS. J’ai eu des retours négatifs de certains éleveurs, mais la grande majorité a bien réagi. Tous vivent dans un monde de compétition, où il faut gagner pour le bien de son exploitation. Pour eux, il peut être difficile d’accepter qu’il y ait une autre approche possible que celle que l’on a toujours pratiquée. On voit que le vent a tourné dans les expositions. Ce milieu est de plus en plus ouvert, mais aussi plus soumis à la critique, surtout envers les vaches à haute production, c’est-à-dire avant tout les holsteins, red holsteins et brown swiss. Cela prendra du temps. Il faut trouver une solution pour conserver ces concours en respectant le bien-être animal. Or l’étude a justement montré qu’il est compliqué à estimer visuellement, ce qui met en doute les propos virulents d’associations de défense des animaux.

Est-ce que les critères de qualité et d’esthétique des juges ne devraient pas être revus, à la lumière de ces données?
➤ Non, ils répondent à des standards internationaux, ce qui est donc vital pour le commerce de nos animaux dans le monde entier. Partout, la pondération est la même, à savoir que le corps compte pour 35% de la note, les membres 25% et le pis 40%. Aux juges ensuite de faire la synthèse. Je pense toutefois qu’il est important que la mamelle ne prenne pas plus d’importance. Les membres sont aussi très importants pour l’utilisation quotidienne de la bête dans notre exploitation. Grâce à cette étude, la Suisse est désormais un précurseur dans ce domaine et nous allons continuer à collecter des données. Ces résultats intéressent les éleveurs des pays nordiques et d’Allemagne notamment.

+ d’infos www.asr-ch.ch/fr/ctebs; www.unibe.ch

 

Texte(s): Céline Duruz

De quoi parle-t-on?

Une étude sur le remplissage des pis de vaches lors de quatre grandes expositions bovines suisses a été menée par l’Office fédéral vétérinaire et la Communauté de travail des éleveurs bovins suisses de septembre 2016 au printemps 2017. Elle a été réalisée après que des critiques sur le bien-être de ces animaux ont été émises par la Protection suisse des animaux notamment. Le but était de récolter des données scientifiques et anonymes pour établir des critères fiables sur lesquels les juges puissent compter au moment de déterminer si la mamelle des bêtes de concours est en surcharge. Ce qui peut impliquer une souffrance chez l’animal.

Bio express

Éleveur et juge holstein et red holstein, président de la plus grande fédération d’élevage bovin suisse (Swissherdbook) et maire de la commune de Saicourt (BE): Markus Gerber cumule les casquettes. Il fait aussi partie du groupe de travail de la Communauté de travail des éleveurs bovins suisses ayant planché sur cette étude et les mesures à prendre.