«Il y a encore trop d’accidents de travail, on peut mieux faire!»

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«Il y a encore trop d’accidents de travail, on peut mieux faire!»

L’agriculture reste le troisième secteur d’activité le plus touché par des accidents du travail. Étienne Junod, du Service de prévention des accidents, nous donne quelques pistes pour améliorer la situation.

«Il y a encore trop d’accidents de travail, on peut mieux faire!»

La saison des récoltes bat son plein. Est-ce toujours une période délicate quant aux accidents?
➤ Effectivement, mais cette année, les conditions météorologiques sont particulièrement favorables et le nombre d’accidents s’en ressent tout de suite, car les producteurs travaillent avec beaucoup moins de stress! Les risques d’accident augmentent en effet quand les conditions de travail sont difficiles, qu’on est pressé par le temps et que les pannes et les ennuis s’accumulent.

L’agriculture fait partie des trois secteurs professionnels les plus à risque, avec les travaux forestiers et le génie civil. Observe-t-on cependant une amélioration dans les statistiques?
➤ Il y a vingt ans, on comptait pour 1000 salariés 255 accidents, 167 en 2005 et 134 en 2015. On doit cette tendance baissière réjouissante aux efforts de la profession ainsi qu’à l’obligation de mettre sur pied le concept de sécurité de l’agriculture agriTOP depuis l’an 2000. Le Service de prévention des accidents a formé près de 3000 exploitations en une quinzaine d’années, rien qu’en Romandie. Le métier reste cependant dangereux – il y a deux fois plus d’accidents chez les employés agricoles à plein temps que la moyenne suisse – et on compte encore 40 accidents mortels par an. Plus de la moitié d’entre eux sont liées à l’usage de véhicules et de machines dans de mauvaises conditions de sécurité. Il y a une marge de progression évidente de ce côté. On a encore trop de cas où l’arrêt de sécurité n’est pas respecté.

Le progrès technique ne permet-il pas de diminuer certains risques?
➤ Oui, mais il en fait émerger certains autres! L’essor de la mécanisation a certainement été fort bénéfique pour la santé des agriculteurs en participant à la diminution des sollicitations physiques. Par contre, elle induit aussi d’autres risques. Par exemple, on passe beaucoup plus d’heures assis dans un tracteur ou une automotrice. Et la position assise sans compensation peut s’avérer néfaste à long terme. Lié aux nouvelles technologies, l’hyperconnectivité, peut aussi s’avérer source de stress. Avec la numérisation, la tentation est grande de ne plus faire confiance à son œil d’éleveur et seulement aux instruments informatiques. À tort! Outre le fait de perdre un véritable savoir, on perd le contact direct avec ses animaux, qui, en devenant sauvages, augmentent les risques d’accident.

Les phytos sont au cœur d’un débat de société, surtout en ce qui concerne le risque envers les consommateurs et l’environnement. En Suisse, on parle beaucoup moins des utilisateurs, alors que les pays voisins reconnaissent déjà les maladies professionnelles dues à l’exposition aux produits chimiques. Comment expliquez-vous cela?
➤ La Suisse est malheureusement avant-­dernière du classement européen en matière de mise à disposition et de valorisation des données de santé au travail. Ce qui fait que nous n’avons ni études ni chiffres à disposition pour prouver quoi que ce soit. Il faut savoir que 40% des produits phytos utilisés en Suisse sont classés CMR, cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques. Quant aux perturbateurs endocriniens, on n’en entend tout simplement pas parler, alors que le risque existe bel et bien. Les choses doivent clairement bouger dans ce domaine!

Justement, le plan phyto de la Confédération comporte un volet sur la santé des utilisateurs. De bon augure?
➤ La politique se préoccupe enfin de la santé des agriculteurs, et c’est tant mieux! Ce plan est une bonne chose, car loin de vouloir interdire les produits phytos, il fait en sorte que les utilisateurs améliorent leurs pratiques et minimisent les contaminations. En revanche, on ne nous donne pas plus de ressources pour prévenir les risques et informer les utilisateurs, ce qui est regrettable. Il y a en effet encore de nombreuses erreurs de comportement dans l’utilisation des produits et de méconnaissance quant aux sources de contaminations. On oublie parfois qu’on se contamine jusqu’à six fois plus en revenant trop vite dans une parcelle fraîchement traitée. D’autre part, il y a encore des progrès à effectuer au niveau de la loi du côté des fournisseurs. On manque d’informations claires et lisibles stipulant par exemple quels types de gants, de filtres ou de combinaison sont requis pour l’utilisation de tels produits.

Il est de plus en plus question des risques psychosociaux pour les paysans. Comment les prévenir?
➤ En combattant les causes de ces problèmes, et pas seulement les symptômes! Il y a dix ans, une étude vaudoise sur les causes du stress en agriculture plaçait les incertitudes politiques et météorologiques en tête du classement. Aujourd’hui, ce sont la situation financière dégradée des exploitations, le manque de perspectives à long terme, un prix du lait dérisoire, le sentiment que ce qu’on produit n’a pas de valeur. Tout cela accentue un risque désormais majeur d’accidents et de maladie. La tentation est grande d’économiser sur la sécurité, or c’est la dernière des choses à faire.

Texte(s): Propos recueillis par Claire Muller
Photo(s): Mathieu Rod

De quoi parle-t-on?

Le Service de prévention des accidents en agriculture (SPAA) a été créé en 1966 pour promouvoir la sécurité et la santé dans l’agriculture. C’est une fondation privée dont le conseil rassemble des membres de l’Union suisse des paysans, des représentants des assurances et des agriculteurs. Basée à Grange-Verney (VD), son antenne romande propose des formations, des conseils et du matériel de sécurité. Il accompagne également les entreprises agricoles dans la mise en place du concept de sécurité agriTOP.
+ D’infos www.spaa.ch