Interview
«Il n’y a pas de pays sans paysans, alors ne les laissons pas disparaître!»

Sorti hier en Romandie, le film «Au nom de la terre» remporte un énorme succès en France. Pour évoquer le mal-être du monde agricole, le réalisateur Édouard Bergeon s’est inspiré de son histoire familiale. Rencontre.

«Il n’y a pas de pays sans paysans, alors ne les laissons pas disparaître!»

Votre film est un hommage à votre père, agriculteur, qui s’est donné la mort il y a vingt ans, victime de la spirale des crédits et de l’endettement. Depuis, la situation du monde paysan ne s’est guère améliorée…
➤ C’est le moins que l’on puisse dire. Un tiers des paysans français vivent avec à peine 350 euros par mois. Bon nombre travaillent aussi à perte. Le virage productiviste pris dans les années 1990, la mondialisation, les accords de libre-échange font que ce ne sont plus les agriculteurs qui fixent les cours aujourd’hui, c’est la bourse du blé à Chicago, ou l’Union européenne. On leur demande de produire toujours plus pour gagner moins, parce que les consommateurs réclament des prix minimums. Au sortir de la guerre, les ménages consacraient la moitié de leur budget à la nourriture. Aujourd’hui, on atteint tout juste 11%. Or pour sauver la filière du lait en France, il suffirait de 4 euros par citoyen et par an. Quelques initiatives vont dans le bon sens, mais rien ne change en profondeur. D’où le mal-être qui fait des ravages dans les campagnes: en France, 10 000 exploitations disparaissent chaque année, et un paysan se suicide chaque jour, dans l’indifférence générale.

Pourquoi ce tabou ou cette honte des paysans à parler de leurs difficultés?
➤ Les gens de la terre sont à la fois fiers et taiseux, ce qui ne facilite pas les confidences. L’isolement n’aide pas non plus. Auparavant, il y avait plus de solidarité et moins de concurrence entre eux. Plus de liens directs, aussi, avec les consommateurs, ce qui donne sens au travail fourni. Et puis il y a la composante familiale, les transmissions parfois compliquées d’une génération à l’autre, qui font qu’on peut être pris dans un engrenage de silence.

Qu’est devenue votre exploitation après le décès de votre père?
➤ On a vendu le corps de ferme et les bêtes en 2004. Mais ma mère continue d’exploiter les terres qu’elle loue à mon grand-père, qui a 90 ans et qui ne l’a jamais acceptée. Avec l’aide d’employés, elle produit des céréales, dont elle ne tire qu’un très modeste revenu. De mon côté, en parallèle à mon activité de journaliste, j’ai récemment obtenu un diplôme agricole pour me permettre de la seconder voire de lui succéder, le moment venu.

L’agriculture ne figure pas parmi les sujets de prédilection du cinéma français. A-t-il été difficile de trouver un financement pour votre film?
➤ Il se trouve que j’ai réalisé de nombreux documentaires, dont l’un, Les fils de la terre, est également consacré aux difficultés du monde paysan et a bouleversé le producteur Christophe Rossignon, lui-même fils et frère d’agriculteur. Il m’a contacté et le projet d’une fiction, inspirée de l’histoire de ma famille, a germé quasi tout de suite.

Qu’est-ce qui a motivé le choix de Guillaume Canet dans le rôle de votre père?
➤ Lui aussi avait vu Les fils de la terre et a contacté Christophe Rossignon, avec lequel il travaillait à ce moment-là, dans l’idée en tirer un long métrage. Le producteur lui a répondu que le film était déjà écrit, que j’allais le réaliser. Guillaume a lu le scénario et s’est aussitôt impliqué à fond. S’il est si crédible dans ce rôle, c’est qu’il a grandi en milieu rural, dans les Yvelines, où son père élevait des chevaux. Il connaît les paysans, la manière dont ils se tiennent, leur raideur, leur dureté face à la rigueur du travail et il ne lui a pas fallu longtemps pour être à l’aise au volant de la moissonneuse-batteuse!

Au nom de la terre a déjà fait plus d’un million et demi d’entrées en France. À quoi tient ce succès aussi phénoménal qu’inattendu?
➤ Il faut croire que le film tombe au bon moment, à un tournant aussi, celui où les gens commencent à se préoccuper vraiment de ce qu’ils mangent et par conséquent à s’intéresser à ceux qui produisent leur nourriture. Les difficultés de ces derniers touchent apparemment énormément le public, qui n’était sans doute pas conscient de l’ampleur du problème. Mais si le film cartonne en province, il ne marche pas vraiment à Paris. Preuve que la fracture sociale entre ville et campagne est toujours bien réelle.

On a en effet l’impression qu’en France, les paysans sont souvent incompris, voire méprisés par les citadins. Comment ont-ils perçu votre film?
➤ J’ai reçu des centaines de messages de leur part. Ils me remercient tous de parler d’eux, de la terre qu’ils aiment, de montrer leur travail, et aussi le système dans lequel bon nombre se retrouvent piégés. Sans compter qu’ils sont très fiers qu’un acteur populaire comme Guillaume Canet les incarne, et de si belle manière. Ils ont aussi apprécié que l’on accorde beaucoup de soin à la reconstitution des décors, du matériel, des pratiques de l’époque, sans rien enjoliver, ce qui rend le propos authentique tout en incitant à la réflexion. Par exemple, on voit le grand-père piquer ses moutons aux antibiotiques. Ce sont de petites touches mais elles suffisent à susciter certaines prises de conscience. Outre les courriers des agriculteurs, les réactions de spectateurs n’ont pas manqué, et ils ont été nombreux à me dire qu’ils allaient modifier leurs habitudes de consommation.

Était-ce un de vos objectifs en réalisant ce long métrage?
➤ On ne peut pas dire que mon film soit militant. Je ne l’ai du moins pas conçu comme tel. Mais c’est sûr que s’il peut contribuer à faire bouger les choses, j’en serai vraiment heureux. C’est déjà le cas, du reste, puisque le président Macron l’a vu et que des projections ont eu lieu à l’Assemblée nationale et au Parlement européen. J’espère que la survie des paysans sera ainsi davantage considérée comme une priorité pour notre société.

Précisément, que faudrait-il faire pour que l’agriculture sorte de l’impasse dans laquelle elle se trouve?
➤ Il s’agit de replacer l’homme et l’écologie au centre des problématiques. Et donc d’aller vers la permaculture, l’agroforesterie, le bio, tout en favorisant les circuits courts. Mais cette conversion nécessite du temps et des aides. Et elle ne se fera pas sans une mise à niveau de la formation. L’enseignement, dans les écoles d’agriculture françaises, n’a pas changé depuis quarante ans. Or il existe de nouvelles techniques agraires plus durables et plus propres. Il est temps d’accompagner et d’encourager les paysans sur cette voie. Réussir ce défi sera non seulement salvateur pour eux, mais aussi pour les consommateurs, qui ont un rôle décisif à jouer en la matière. Si l’on n’amorce pas cette transition rapidement, la terre entière et l’humanité seront menacées. On a vingt ans pour tout changer.

Texte(s): Propos recueillis par Céline Prior
Photo(s): Dom Smaz

Bio express

Né en 1982, Édouard Bergeon a grandi dans la ferme familiale, près de Poitiers (F). À 16 ans, après le décès de son père, il se retrouve seul avec sa mère et sa sœur pour gérer l’exploitation. Passionné de cyclisme, il suit un cursus de Sport-études avant de se lancer dans le journalisme, d’abord sportif pour France 3 Poitou-Charentes puis plus généraliste à France 2. À côté de son activité de réalisateur et de scénariste – Au nom de la terre est son premier film de fiction –, il a ouvert avec des amis deux restaurants à Paris, où il vit. Au menu, cuisine du terroir, produits locaux, viande fermière, vins naturels et bios.

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