décryptage
Faute de moyens de lutte disponibles, la punaise marbrée a le champ libre

Robuste, féconde et redoutablement vorace, Halyomorpha halys a déjà causé de très gros dégâts dans les vergers alémaniques. Et va sans doute accroître ses ravages et s’attaquer à la Suisse romande.

Faute de moyens de lutte disponibles, la punaise marbrée a le champ libre

La punaise marbrée, dite aussi diabolique – Halyomorpha halys de son nom scientifique – a beau être actuellement en pause hivernale, elle n’en reste pas moins un gros souci pour la branche fruitière suisse. S’il est trop tôt pour se risquer à un pronostic précis, on s’attend de fait à ce que cet insecte originaire d’Asie, identifié officiellement pour la première fois en Suisse en 2007, cause de gros dégâts en 2020 encore. Car les deux dernières années n’incitent pas à l’optimisme: en Thurgovie et dans le canton de Zurich, les pertes subies dans les vergers de poires en 2019 sont estimées à 25% de la récolte; elles dépassent 20% en Argovie, à Saint-Gall, Lucerne et Zoug. Et en Suisse romande, les indicateurs sont au rouge. En cause, notamment, le réchauffement climatique: «Avec la succession d’étés chauds et secs que nous avons connus, la punaise tend désormais à développer deux générations annuelles, y compris au nord des Alpes», explique Barbara Egger, entomologiste à Agroscope. «On a trouvé beaucoup de punaises dans les pièges installés en région genevoise, où des arboriculteurs nous ont fait part de dégâts sur leurs poires, note Jonathan Schuler à l’Union fruitière lémanique. Et pour la première fois, on en a aussi trouvé au nord de Lausanne. Pour l’instant, la punaise n’est présente qu’autour des grandes villes, mais son expansion n’est qu’une question de temps.»

Un appétit sans limites

En Valais, la progression semble même plus avancée: «Nous en avons piégé de Brigue à Martigny sur la totalité de notre réseau d’observation, indique Fabio Kuonen, à l’Office cantonal d’arboriculture. Elle est particulièrement présente dans les vergers privés, les arbres isolés et les potagers des zones résidentielles à proximité des parcelles arboricoles, mais pour le moment, aucun dégât ne nous a été signalé en production fruitière. Ces prochaines années, on s’attend à une augmentation importante de sa population et à des dégâts sur les cultures fruitières.»
Actuellement, la profession ne peut guère faire plus qu’inviter ses membres à surveiller de près leurs cultures et à déclarer toute présence attestée de la punaise marbrée. Car celle-ci est très bien équipée pour survivre. Contrairement aux punaises indigènes, Halyomorpha halys s’adapte à une cinquantaine de plantes hôtes en Suisse, allant de l’érable ou du houx aux arbres fruitiers, aux cultures maraîchères ou aux grandes cultures comme le maïs ou le soja. Durant l’été, elle migre de l’une à l’autre en fonction des opportunités et du calendrier des cueillettes. «Dans les cultures fruitières, elle ravage en priorité les poires, précise Barbara Egger. Mais lorsque celles-ci sont récoltées, elle passe aux pommes.»

Difficile à combattre

Combinée à sa robustesse, la mobilité de la punaise complique la lutte directe. Aucun produit phytosanitaire efficace n’est actuellement homologué. «Il faut une application directe, ce qui est très difficile, un peu moins lorsque la punaise est au stade larvaire puisqu’elle ne peut pas voler à ce moment-là», précise Barbara Egger. La pose de filets se heurte elle aussi à la bougeotte précoce de la bestiole, comme le relève Jonathan Schuler: «Le problème est qu’on ne peut installer de filets qu’après la floraison, alors que les punaises se déplacent déjà avant ce stade. Certaines hivernent probablement déjà dans les vergers.» «Les punaises cherchent et trouvent le moindre orifice, admet la biologiste. C’est pourquoi il faut combiner les filets à d’autres mesures.» En Valais, où les infrastructures pour l’installation de filets sont généralement absentes, on hésite de toute façon à faire l’investissement. «Leur mise en place est chère. Et techniquement, sur les coteaux, où il y a le plus d’abricotiers, c’est quasi impossible», déplore Fabio ­Kuonen. Le meilleur espoir de lutte contre la punaise diabolique reste son antagoniste naturel Trissolcus japonicus ou guêpe samouraï. La recherche s’y intéresse de très près: ce parasitoïde pond ses œufs dans ceux de la punaise et provoque ainsi leur mort; comme elle, c’est une espèce exotique, dont la présence a déjà été attestée au Tessin, à Bâle et à Zurich. Ce qui jouerait en faveur de cette solution. «Le risque potentiel environnemental que fait courir sa présence est de toute façon déjà présent. Biologiquement, il est même concevable que la situation se régule d’elle-même avec le temps. Mais attendre sans intervenir, plusieurs années peut-être, n’est évidemment pas acceptable», souligne Barbara Egger.

Stratégie combinée

De toute façon, le parasitoïde ne pourrait pas à lui seul éradiquer la punaise. En fait, aucune stratégie unique n’est en mesure de le faire et Agroscope concentre ses recherches sur des mesures combinées. Dans un premier temps, par exemple, la pose de filets accompagnée de traitements insecticides, éventuellement de stratégies attract & kill au moyen de pièges à phéromones (qui n’en sont toutefois qu’au stade des essais). Bien sûr, le temps presse; les arboriculteurs, par la voix du conseiller national Philipp Kutter (PDC/ZH), l’ont fait comprendre en déposant une motion au Parlement réclamant un crédit de 5 millions sur cinq ans pour intensifier la recherche et trouver des solutions contre Halyomorpha halys. Mais 2020 ne verra probablement pas encore sonner l’heure de la riposte contre le ravageur. «On n’est pas sans armes et je reste optimiste. Mais le problème est si complexe qu’il est impossible de donner un calendrier fiable», conclut la chercheuse.

+ d’infos www.halyomorpha.agroscope.ch

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): DR

Bon à savoirtm

trois questions à Tim Haye, chercheur, coordinateur du projet de contrôle biologique des arthropodes au Centre suisse CABI à Delémont (JU)

Quand pourra-t-on lâcher Trissolcus japonicus en Suisse?
Cela dépendra des décisions des offices fédéraux de l’environnement et de l’agriculture. En cas d’autorisation, des premiers essais seront conduits à Zurich avec un petit nombre de guêpes pour ne pas impacter les populations présentes.

Quelle efficacité en attendre?
Difficile à prédire sans essais sur le terrain! En Chine, on voit que les guêpes causent un niveau de parasitisme des œufs de 50 à 80%, donc une réduction significative des punaises marbrées. Mais même si on relâche des guêpes en Suisse, l’effet prendra plusieurs années, le temps que leur population augmente. Ce qui se produira de toute façon naturellement.

Trissolcus japonicus fait-il courir un risque pour la biodiversité locale?
Il ne s’attaque qu’à la punaise marbrée, pas aux coccinelles, aux abeilles ou aux autres insectes. Aux États-Unis, où ces guêpes ont été introduites depuis quelques années, on n’a observé aucun effet négatif sévère sur les espèces locales. L’autre solution, ce sont les insecticides à large spectre, qui favorisent des ravageurs secondaires normalement contrôlés par leurs ennemis naturels et qui causent d’importants dégâts. Mais attendre que les parasitoïdes locaux s’adaptent à Halyomorpha prendra des décennies, jusqu’à un siècle.

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