Société
«Farming Simulator», le jeu agricole suisse au succès planétaire

Créé par le Zurichois Giants Software, ce jeu proposant de se mettre dans la peau d’un agriculteur s’est écoulé à 25 millions d’unités, et sa nouvelle version, sortie la semaine dernière, est déjà en tête des ventes.

«Farming Simulator», le jeu agricole suisse au succès planétaire

Le jour se lève sur le domaine d’Elmcreek, au cœur du midwest américain. Dans cette ferme 100% virtuelle, la journée s’annonce chargée. Il faut traire et affourager le troupeau de holstein, nourrir les poules, faucher le maïs, ensiler, labourer une parcelle voisine pour y semer de l’orge et du blé. Se glisser dans la peau d’un agriculteur et gérer sa propre exploitation, tel est le principe de Farming Simulator, le jeu vidéo ultraréaliste créé par le développeur zurichois Giants Software.

 

Plus fort que FIFA22

Lancée en 2008, la franchise connaît un succès planétaire, avec plus de 25 millions d’exemplaires vendus. Sur Steam, la plus grande plateforme de distribution de jeux en ligne, Farming Simulator figure en tête des ventes, devant les vedettes Battlefield ou FIFA22. Au départ pourtant, l’idée était modeste: «Les fondateurs, Christian Ammann et Stefan Geiger, voulaient juste créer un studio en Suisse pour réaliser leur rêve de travailler en tant que développeurs. Un ami leur a alors suggéré d’imaginer un concept avec un tracteur», explique Wolfgang Ebert, de Giants Software. Quatre ans ont été nécessaires pour sortir le premier jeu. Sept autres versions ont suivi, dont la dernière, Farming Simulator 22, disponible depuis le 22 novembre. Dans cette nouvelle mouture, on peut désormais cultiver de la vigne, du sorgho et des oliviers, élever des abeilles et voir défiler les saisons, ce qui complique un peu plus encore le travail du fermier, qui devra composer avec les aléas climatiques et prendre le risque de perdre certaines cultures.

De nouvelles machines ont également fait leur apparition parmi la centaine de marques affiliées, comme le tracteur Massey Ferguson 8S, l’ensileuse Fendt Katana 650 ou encore la moissonneuse-batteuse hybride New Holland CH 7.70. Car les plus grands constructeurs agricoles se sont associés à la franchise, pour un rendu toujours plus pro. À tel point que certains engins seraient même testés par de vrais paysans. «Nous travaillons en étroite collaboration avec les fabricants afin de garantir que les fonctionnalités et les mécanismes soient au plus proche de la réalité. Beaucoup d’agriculteurs nous disent essayer de nouvelles machines avec notre jeu pour se faire une première idée avant d’aller plus loin dans leur réflexion d’achat», assure Wolfgang Ebert. Les tracteurs suisses Hürlimann figurent dans l’imposant parc véhicules de ces fermes virtuelles. «C’est important pour nous d’y être représentés, car cela nous permet de toucher un public différent, comme peuvent le faire les réseaux sociaux», argumente la marque.

 

Susciter des vocations

Les mondes de la terre et du jeu vidéo feraient donc bon ménage. Pour preuve, en octobre dernier, la traditionnelle foire agricole de l’Olma, à Saint-Gall, consacrait pour la première fois un espace dédié au gaming. Sur 370 m², la Farming Simulator Game Zone permettait au public de tester en avant-première la nouvelle version du jeu. Guy Parmelin, conseiller fédéral chargé de l’Agriculture, s’y est essayé, et les visiteurs ont pu se mesurer au «Bale Stacking Challenge» (l’empilage de balles rondes).

Plus étonnant encore, la franchise suisse a séduit jusqu’au ministère français de l’Agriculture, qui organisait fin novembre un tournoi Farming Simulator en ligne. But de la démarche? Attirer un public jeune et connecté pour susciter des vocations sur le terrain. «Alors qu’un agriculteur sur deux sera en âge de partir à la retraite dans les dix prochaines années, l’objectif est d’inciter les joueurs à se renseigner sur les métiers de la terre», expliquait le ministère dans un communiqué. En Suisse, l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) ne songe pas à imiter nos voisins. «Nous reconnaissons toutefois que ce jeu permet d’attirer des adolescents vers la profession et qu’il contribue au rayonnement de l’agriculture suisse», indique Jonathan Fisch, de l’OFAG. Accessible à tous, paysans et citadins, Farming Simulator dispose depuis peu d’une académie en ligne, sur laquelle les novices peuvent aller chercher des conseils sur le soin des grandes cultures, le bien-être animal ou encore l’entretien des machines.

 

Des compétitions de pros

Depuis 2019, la franchise possède également sa propre ligue, dotée d’une cagnotte de 250000 euros bien réels, eux, où des équipes de joueurs, pour la plupart tous professionnels de e-sport et sponsorisés par de grandes marques agricoles, se mesurent sur différents défis alliant vitesse et stratégie. Ce dimanche 5 décembre, les meilleurs d’entre eux s’affronteront d’ailleurs dans l’ultime compétition de la saison, la finale du championnat du monde, organisée à Berthoud (BE).

Texte(s): Aurélie Jaquet
Photo(s): DR

Questions à Édouard Corrêa-Bovet, ingénieur agronome et doyen de la filière agricole de Grangeneuve (FR)

Comment expliquez-vous un tel succès pour un jeu agricole?

Peut-être parce qu’il offre un environnement dépaysant et nature assez rare dans les jeux vidéo. Il permet probablement à certains citadins de s’évader dans un monde qui les fait rêver, mais dans lequel ils ne pourraient ou ne voudraient pas s’investir concrètement.

Le graphisme du jeu est ultraréaliste, mais qu’en est-il du contenu?

Tout dépend de l’utilisation qu’on en fait, mais si l’on exploite pleinement ses fonctionnalités, il devient complexe. Sa force est d’avoir su évoluer en même temps que le monde agricole réel. Il y a une logique des cultures selon les saisons; le parc machines, les outils de travail du sol ou des moissons se sont adaptés aux nouveautés du terrain. Et puis, il faut savoir gérer son budget, bien calculer ses emprunts pour acheter des véhicules ou des bâtiments.

Pourrait-on dès lors utiliser Farming Simulator dans les cursus de formation?

C’était mon rêve lorsque j’étais enseignant. Mais la difficulté reste de trouver une réelle plus-value pédagogique au jeu, qui aille au-delà du divertissement. Mais un jour, qui sait!

Exposition Games

Au Forum de l’histoire suisse de Schwyz, l’exposition Games retrace 50 ans d’histoire du jeu vidéo, une saga dans laquelle notre pays a su trouver sa place, en témoignent les nombreuses productions sorties ces dernières années. On y découvre notamment le jeu d’aventures Mundaun, qui se déroule dans les montagnes grisonnes, ou encore Man in the Graveyard, fruit d’un travail de fin d’études de la Haute école de Lucerne, qui met en scène un jardinier de cimetière chargé de résoudre une énigme.

+ d’infos «Games», à voir jusqu’au 13 mars 2022.