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Enquête
Le coronavirus dope la vente directe

Depuis une semaine, les consommateurs se ruent dans les marchés à la ferme et les structures proposant des produits du terroir en libre-service. L’élan de solidarité envers les producteurs locaux est salué.

Le coronavirus dope la vente directe

«C’est simple: le week-end dernier, j’ai doublé mon chiffre d’affaires!» Laetitia Roset-Forney, maraîchère aux Jardins du Closy, à Puidoux (VD), a le sourire. À la suite des mesures prises vendredi dernier par le Conseil fédéral pour contenir l’épidémie du coronavirus – telles que la fermeture des écoles et l’interdiction des rassemblements de plus de cent personnes – les clients ont été nombreux à se presser dans son marché à la ferme, ainsi que dans son local en libre-service, installé depuis quelques mois dans son exploitation. «Grâce à ce système, les gens évitent de côtoyer la foule au moment des courses, ce qui est préférable en cette période de crise sanitaire. Les pommes de terre, les carottes, les pommes et les œufs sont partis comme des petits pains et j’ai dû régulièrement réapprovisionner les étals. C’est davantage de travail pour moi, mais aussi l’occasion de tirer mon épingle du jeu.»

Des mesures d’hygiène strictes
En Suisse, depuis une semaine, de nombreux consommateurs ont délaissé les grandes surfaces, préférant se rendre directement dans les exploitations pour s’approvisionner. Profitant de ce succès, des agriculteurs n’ont pas hésité à mettre en avant leur assortiment via les réseaux sociaux, afin d’attirer une nouvelle clientèle. À l’image d’Anne et Aurélien Jordan, du domaine du Gallien, à Carrouge (VD), qui proposent, notamment, des articles de boulangerie et de la viande. «Il est important de faire savoir que notre magasin reste ouvert durant cette période et que nous avons assez de marchandise pour répondre à la demande. Il s’agit aussi de pallier l’offre parfois incomplète des supermarchés, tout en permettant aux habitants des villages voisins de limiter leurs déplacements pour faire leurs commissions. Ce week-end, nous avons vendu deux fois plus de viande que d’habitude!» Pour gérer au mieux cet afflux de clients, le couple a mis en place des mesures d’hygiène strictes. «Il y a du gel désinfectant à l’entrée et des panneaux informatifs. Mais nous devons aller plus loin et imposer des distances de sécurité entre les visiteurs, pour qu’ils continuent à venir sans risque. C’est un vrai défi.»
Agriculteur à la ferme des Saugealles, à Cugy (VD), et habitué du marché de Lausanne, Patrick Demont a également été surpris par la hausse soudaine de sa clientèle. «Samedi passé, la queue ne finissait pas. Des familles sont même passées à l’improviste chez moi pour acheter de grandes quantités de lait, de beurre et de crème, alors que je ne travaille habituellement pas en vente directe. Mais comme les marchés sont annulés, je vais devoir m’y mettre! C’est le moment de promouvoir notre métier.» Sur les réseaux sociaux, les paysans profitent aussi de l’occasion pour redorer leur image, mise à mal notamment par les débats autour des pesticides. «Rappeler que l’agriculture locale fournit des services de base vitaux ne fait pas de mal», estime l’Union suisse des paysans(USP). Les ventes en ligne de produits du terroir ont également explosé, allant même jusqu’à tripler sur le site farmy.ch, par exemple.

Une opportunité majeure
Beaucoup saluent cet élan de solidarité, à l’image d’Anne Chenevard, présidente de la coopérative Faireswiss pour un lait équitable. «Il y a une réelle prise de conscience, qui dépasse les simples mesures de précaution. Les gens commencent à se rendre compte que nous avons besoin de nos producteurs régionaux si, un jour, nous faisons face à une vraie pénurie.» Pour l’agricultrice vaudoise, cette crise est une opportunité pour faire évoluer notre société. «Notre système basé sur les importations est fragile, nous devons viser la souveraineté alimentaire. Une agriculture locale et durable est la seule à pouvoir nourrir la population, en produisant des denrées de qualité et en quantité. Les paysans ont souvent été accusés d’être la cause de nombreux maux, tels que la pollution des sols ou l’exploitation du bétail. Aujourd’hui, le soutien qui leur est témoigné est positif.»

Des habitudes à pérenniser
Mais l’essor de la vente directe va-t-il durer ces prochaines semaines? C’est probable, d’autant plus que l’USP a confirmé mardi que les magasins à la ferme pourront rester ouverts, moyennant des mesures d’hygiène drastiques. L’Union maraîchère genevoise conseille toutefois de ne pas se rendre sur les exploitations dépourvues de telles échoppes, afin d’éviter de contaminer les travailleurs (voir l’encadré).
Dans ce contexte, un type de commerce se démarque: la Petite Épicerie, à Bavois (VD). Ouvert 24 heures sur 24, ce conteneur installé dans le village depuis un an et demi propose des produits du terroir pouvant être achetés grâce à une application sur smartphone, sans intervention humaine. En quelques jours, les ventes y ont été multipliées par deux, notamment en soirée et dans la nuit. Le maraîcher Fabien Liechti, à Orny (VD), a profité de cette ruée de clients pour augmenter le volume de ses livraisons. «Comme les grossistes avec lesquels j’ai l’habitude de travailler fournissent des restaurants et des hôtels, qui sont désormais fermés, je dois trouver d’autres moyens d’écouler mes stocks. La Petite Épicerie est une aide bienvenue.» Stéphanie Favre, cofondatrice du magasin, espère que ce changement des habitudes de consommation perdurera. «La population doit prendre conscience du rôle précieux que jouent nos agriculteurs en période de crise, mais aussi une fois que celle-ci est passée.»

Texte(s): Lila Erard & Céline Duruz
Photo(s): Thierry Porchet

Quels risques?

La vente directe à la ferme connaît un boom inédit, ce qui n’est pas sans risque. Les règles d’hygiène générales s’appliquent aussi dans les cahutes et les magasins où cinq personnes peuvent se trouver ensemble à la fois, au maximum. Les clients doivent maintenir une distance de 2 mètres entre eux dans les files d’attente. Lundi dernier, l’Union maraîchère de Genève (UMG), qui regroupe 31 maraîchers produisant 30’000 tonnes de légumes par an, a même demandé aux consommateurs de ne pas se rendre directement chez les producteurs, afin d’éviter de contaminer les collaborateurs qui travaillent dans les cultures. «On ne parle pas de vente directe, mais de personnes voulant s’approvisionner dans les exploitations maraîchères pour raccourcir le circuit. C’est une mauvaise idée, met en garde Aurélien Picaud, directeur adjoint de l’UMG. On parvient à approvisionner sans problème les commerces et les légumes poussent actuellement de manière fulgurante, grâce à la météo clémente.» L’Union suisse des paysans prévoit quant à elle d’intervenir auprès de la Confédération pour demander le maintien des marchés hebdomadaires purement alimentaires, sous certaines conditions. «Nous sommes également en contact avec les autorités pour regarder comment l’agriculture peut aider à assurer l’approvisionnement du pays ou s’il faut adapter les cultures en fonction de la situation, explique sa porte-parole Sandra Helfenstein. C’est toujours possible.» En attendant, l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) a mis à jour ses recommandations pour éviter de propager le virus, comme restreindre l’accès aux points de vente à un nombre réduit de clients à la fois. Il indique en outre que «la transmission du virus par des aliments, emballés ou non, est peu probable». Si des agriculteurs sont en autoquarantaine, leurs produits peuvent être livrés, mais ils doivent être manipulés et livrés par une tierce personne, précise l’OFAG.
+ D’infos www.blw.admin.ch

Volume suffisant

Si de nombreuses denrées sont en rupture de stock, en vente directe à la ferme comme en grande surface, l’Association suisse du commerce de fruits, légumes et pommes de terre Swisscofel se montre rassurante. «Le volume total de la production et des stocks est suffisant pour nourrir la population, bien que la demande ait doublé pour des légumes tels que la pomme de terre», signale son directeur Marc Wermelinger. Un assouplissement des normes de qualité a toutefois été décidé. Des légumes hors calibre pourront ainsi se retrouver dans les commerces. «Actuellement, notre principal défi est de mettre sur pied une chaîne d’emballage et de livraison efficace dans tout le pays», conclut-il.

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