En Suisse, les pigeons voyageurs prennent toujours leur envol

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En Suisse, les pigeons voyageurs prennent toujours leur envol

S’ils ne délivrent plus de messages, des courses mettant en compétition les meilleurs pigeons voyageurs continuent à être organisées dans notre pays. Découverte d’un oiseau fascinant, qui peut parcourir des centaines de kilomètres pour retrouver son pigeonnier.

En Suisse, les pigeons voyageurs prennent toujours leur envol

Dans une volière de Coinsins (VD), une soixantaine de volatiles nous observent de leurs perchoirs. Pour un œil non averti, rien ne distingue a priori ces pigeons de leurs congénères qui abondent en ville. Pourtant, ceux-ci sont de véritables athlètes, sélectionnés depuis des millénaires pour leurs capacités hors du commun. Bravant tous les dangers, ils peuvent voler sur des centaines de kilomètres avec un seul but en tête: rentrer au pigeonnier.
L’homme a utilisé ce don pour transmettre rapidement des missives, qu’elles soient militaires, politiques ou commerciales. Pharaons de l’Égypte ancienne, commerçants belges du XIXe siècle, armée française lors de la Première Guerre mondiale: nombreux sont ceux à avoir fait appel à aux services du pigeon voyageur. Même l’agence de presse Reuters en possédait! «Leur capacité de s’orienter ainsi que leur instinct, qui les pousse à revenir toujours à leur pigeonnier, me fascinent», réagit Jean Jaggi, qui pratique la colombophilie depuis une trentaine d’années. Il partage désormais sa passion des pigeons voyageurs avec son petit-fils Julien. Tous deux sélectionnent les individus les plus performants, afin de faire naître de futurs compétiteurs pour les courses auxquelles ils participent.

Un entraînement progressif
Chaque amateur de colombophilie doit en effet élever ses propres oiseaux. «Si j’achète un pigeon adulte à un autre éleveur suisse, il retournera chez lui dès que je le lâche», explique Jean Jaggi. Une quarantaine de pigeons naissent chaque année à Coinsins. «Les couples restent fidèles toute leur vie, relève le colombophile vaudois. Chacun a sa place dans le pigeonnier et n’en change plus une fois qu’il l’a choisie.»
Plusieurs fois dans l’année, grand-père et petit-fils participent à des courses. Mais seuls des oiseaux aguerris peuvent espérer glaner des coupes. L’entraînement de ces athlètes ailés commence donc dès leur plus jeune âge. «Nous les lâchons d’abord à quelques centaines de mètres du pigeonnier, puis de plus en plus loin, jusqu’à Yverdon, explique Jean Jaggi. Très vite, nous pouvons juger leurs aptitudes. Certains sont plus doués que d’autres.» À leur retour, les pigeons reçoivent en récompense des graines et des cacahuètes, dont ils sont friands.
Jean et Julien possèdent tous deux leurs propres oiseaux. «Nous nous les attribuons lorsqu’ils ont quelques jours, explique l’adolescent. J’ai une préférence pour ceux qui ont un plumage teinté de blanc. L’un de mes meilleurs pigeons s’appelle d’ailleurs Farine.» D’un coup d’œil, les deux éleveurs sont capables de reconnaître chacun de leurs pigeons, grâce notamment à leur plumage ou à la couleur de la bague d’identification que les oiseaux portent à la patte.

Une course qui n’est pas sans risques
Le jour de la course, un camion récupère les différents concurrents – en France voisine et à La Côte – pour les emmener jusqu’au lieu de lâcher. En moyenne, 500 pigeons s’envolent alors simultanément de Morat, Aarau ou Kreuzlingen, selon le lieu où le concours est organisé. «Le plus rapide à rentrer à son pigeonnier a gagné, explique Jean Jaggi. L’adrénaline qu’on ressent en attendant leur retour est inexplicable. On guette le ciel, attentif à chaque silhouette, car ils ne font aucun bruit. Pour gagner, ils doivent prendre la direction la plus courte et optimale dès leur envol.» Le trajet n’est pas sans danger. Les rapaces représentent une menace non négligeable. En outre, les multiples ondes qui balaient le territoire perturbent le sens de l’orientation des pigeons. «Il y a trente ans, tous rentraient. Désormais, certains se perdent en chemin», constate le Vaudois. Le classement est souvent très serré, avec des écarts de 20 secondes d’une place à l’autre. Gagner une course est toujours une fierté pour Jean Jaggi et son petit-fils. Cette année, l’un de leurs pigeons a remporté celle de Kreuzlingen, parcourant les 260 km qui séparent la ville thurgovienne du pigeonnier vaudois à une moyenne de 103 km/h. Mais la récompense suprême reste l’as-pigeon, qui couronne par catégorie l’oiseau le plus rapide de l’année, toutes courses confondues. En sept ans, Jean et Julien Jaggi ont accroché treize titres à leur palmarès.
Jean regrette cependant que, contrairement à d’autres pays comme la Belgique ou le Japon, la pratique de la colombophilie tende à se perdre en Suisse, par manque de relève. Julien fait donc figure d’exception. «S’occuper d’un pigeonnier est contraignant, certes, car il faut soigner ses oiseaux tous les jours. Mais quel bonheur de vivre de

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): Thierry Parel/DR

Plus performant et sophistiqué qu’un GPS

La faculté des pigeons voyageurs de s’orienter et de retrouver leur pigeonnier à plusieurs centaines de kilomètres intrigue l’humanité depuis la nuit des temps. Des recherches scientifiques ont démontré que cette aptitude repose sur un système de navigation sophistiqué, qui comprend plusieurs éléments. L’un d’eux tient à la capacité des pigeons de percevoir le champ magnétique terrestre. À la base de leur boîte crânienne, ces oiseaux possèdent en effet l’équivalent d’une boussole, composée de cristaux de magnétite qui agissent comme des aimants. Leurs capacités olfactives, la position du Soleil dans le ciel ainsi que des points de repère sur le terrain semblent également jouer un rôle.

En chiffres

La colombophilie, c’est:

  • 500 amateurs dans toute la Suisse et une dizaine de sociétés en Romandie.
  • 60 à 110 km/h: la vitesse de vol moyenne d’un pigeon.
  • 1044 km: la distance d’une course renommée entre Barcelone et le Pas-de-Calais.
  • 360’000 euros, le record de vente pour un pigeon voyageur en mars 2017.
  • 30’000 pigeons ont servi dans l’armée française pendant la guerre de 1914-18.
  • 10’000 pigeons voyageurs achetés par l’armée chinoise en 2011.
  • 1996: la dissolution du service de pigeons voyageurs de l’armée suisse, qui a duré septante-sept ans.