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Portrait
Du bout de ses ciseaux, la découpeuse donne vie au Pays-d’Enhaut

Depuis quarante ans, Marianne Dubuis pratique l’art du papier découpé, modelant son monde idéal au gré de son imagination. À Blankenburg (BE), une exposition présente ses dernières pièces, mêlant folklore et émotions.

Du bout de ses ciseaux, la découpeuse donne vie au Pays-d’Enhaut

Près d’un ruisseau, un troupeau de chèvres gambade gaiement, sous le regard attendri d’un père et son fils. Non loin, un armailli descend la vallée. Les vaches ont revêtu leurs couronnes de fleurs. L’heure de la désalpe a sonné. Ces scènes de vie inspirées du folklore helvétique sont tirées d’une œuvre de Marianne Dubuis, maîtresse dans l’art du papier découpé, technique traditionnelle du Pays-d’Enhaut née au XIXe siècle. «Dans mes découpages, j’imagine un monde idéal, doux et heureux, tel que je voudrais qu’il soit. Mais je ne suis pas naïve, je sais bien que tout n’est pas aussi rose!» assure-t-elle dans un sourire. À l’occasion de ses quarante ans d’activité, cette habitante de Château-d’Œx présente une sélection de ses travaux au Restaurant-Galerie Hüsy, à Blankenburg (BE), dès le 8 septembre prochain. Une exposition nommée «Quintessence», soit l’aboutissement de milliers d’heures de passion, d’émotions et de minutieuses créations.
Son premier découpage, Marianne Dubuis le confectionne à l’âge de 13 ans, à l’intention de sa sœur. Patiente et appliquée, elle laisse parler son imagination, donnant vie à de nombreux animaux délicats. «Je dessinais en permanence, surtout en cours de mathématiques», se rappelle-t-elle. De nature solitaire, c’est aux alentours du chalet régulièrement loué par ses parents, à La Comballaz (VD), que la jeune fille s’épanouit. «La nature et la forêt me plaisaient énormément. J’étais toujours fourrée chez les paysans d’à côté pour jouer avec les vaches.» En parallèle d’une formation de fleuriste, cette Neuchâteloise d’origine affine peu à peu sa technique et expose pour la première fois ses œuvres à l’âge de 20 ans. «À l’époque, il n’y avait qu’une dizaine de découpeurs en Suisse. J’ai vite été sollicitée.» Poussée par une «irrésistible pulsion créatrice», l’artiste honore avec ferveur de nombreuses commandes et mandats.

Un travail millimétré
Le dernier en date: une collaboration avec la marque suisse Cailler pour le design des boîtes de chocolat. Un projet de longue haleine, qui a permis d’exporter cet artisanat bien au-delà des frontières du Pays-d’Enhaut. «J’ai voulu y ajouter ma patte en retranscrivant des sentiments, des regards et des échanges entre les personnages, contrairement à certains découpages classiques qui sont parfois figés», note-t-elle. Un paysan amoureux, une femme enceinte ou une maman tendant une friandise à sa fille. Autant de clins d’œil discrets qui caractérisent le travail de cette mère de deux enfants. «J’ai même représenté ma famille, glisse-t-elle, mais chacun peut s’identifier.»
En plus du traditionnel découpage noir et blanc représentant la poya, soit la montée à l’alpage, l’artiste façonne des pièces multicolores plus originales, comme une fête de village, constituées d’une multitude d’éléments superposés. De la robe de la fermière à la minuscule moustache de l’agriculteur, environ un mois et demi est nécessaire pour terminer ces savants puzzles, à raison de six heures de travail par jour. «Tout est dans les détails», résume-t-elle simplement. Assise à son bureau, ciseaux et loupe en main, elle expérimente, s’inspirant du majestueux massif de la Gummfluh visible de sa fenêtre. Spontanée, cette autodidacte n’effectue aucun croquis, se contentant de dessins au crayon à papier avant de ciseler au gramme près. «Le premier jet est toujours le meilleur.»

Raconter la famille
Forte de son succès, Marianne Dubuis est aussi contactée par des privés. À l’image de la famille Zangger, qui lui a commandé un découpage personnalisé pour ses 25 ans de mariage. «Pendant des heures, nous lui avons raconté notre vie, de notre voyage au Canada à la naissance de nos trois enfants. C’est une artiste à fleur de peau et très talentueuse. Le résultat est bluffant», raconte le couple. Mais les requêtes sont parfois moins joyeuses, comme celle de ce père qui désirait une pièce en l’honneur de son fils décédé, afin de décorer sa tombe. «C’était beaucoup de pression, confie la sexagénaire. Il s’agissait de raconter l’histoire de ce jeune homme avec justesse et compassion.» Pourquoi un tel besoin de représenter sur papier ceux que l’on aime? «Dans un monde instable, cela permet de laisser une trace et de revenir à ses racines.»

Art méditatif
Gardienne du Musée du Pays-d’Enhaut durant onze ans, Marianne Dubuis se consacre aujourd’hui pleinement à son art. Jour après jour, ses dessins évoluent et embrassent des symboliques nouvelles, dépassant le simple folklore. «Mes découpages traduisent mes états d’âme. Quand je ne vais pas bien, ils sont torturés, remarque-t-elle. En ce moment, je les trouve harmonieux et équilibrés.» Comme l’un des plus récents, intitulé Le chemin, représentant un sentier alpin sinueux, à la fois accueillant et escarpé. «C’est une allégorie de la vie, mais on peut aussi le voir comme un simple paysage», relève cette grande émotive, dont les failles discrètes transparaissent par-delà les morceaux de papier. Elle en est persuadée, l’art du découpage peut toucher toutes les sensibilités.

+ D’infos «Quintessence», du 8 septembre au 24 novembre, à la Galerie Hüsy, à Blankenburg (BE).

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Mathieu Rod

Son univers

Un objet:Un crayon. «Car il permet de concrétiser mes idées sur le papier.»
Un livre: «La preuve par l’âme», de François de Witt. «Ce polytechnicien démontre notre immortalité par la science. C’est très intéressant.»
Un musicien: Antonín Dvorák. «J’écoute en boucle ce compositeur tchèque quand je dessine.»
Un film: «Le Hobbit», de Peter Jackson. «Cet univers magique me fascine et me transporte.»

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