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Repères
Dévastées par la sécheresse, les forêts du Jura sont aux soins intensifs

Les déficits d’eau de ces dernières années ont porté un coup très dur au hêtre. En Ajoie, cette essence meurt dans des proportions catastrophiques, avec des implications urgentes pour la sécurité des promeneurs.

Dévastées par la sécheresse, les forêts du Jura sont aux soins intensifs

«Tout est grillé, c’est le terme qui convient le mieux», déplore Pascal Girardin. Le garde forestier tente de garder la tête froide, malgré la crise inédite qui touche les forêts d’Ajoie dont il a la charge. Sur près de 10 kilomètres, la forêt du Mont, près de Beurnevésin (JU), montre d’inquiétants reflets roux. «Le problème est apparu au printemps, avec la repousse des feuilles. C’est à ce moment-là que nous avons remarqué à quel point les hêtres avaient souffert du chaud et du manque d’eau.» Après plusieurs années de sécheresse – dont un épisode intense en 2018 – un grand nombre de ces arbres montrent des signes de dépérissement, quand ils ne sont pas déjà morts. Le phénomène est particulièrement douloureux dans les forêts d’Ajoie, composées de hêtraies presque pures.

Le temps est à l’urgence
Les arbres touchés sèchent par la couronne et perdent leurs branches, qui peuvent atteindre des tailles considérables. Pascal Girardin met en garde: «C’est une essence très cassante. En ce moment, hors de question de venir se promener (en forêt) s’il y a du vent!» Le garde forestier a placé des panneaux à l’attention des randonneurs. «Un de mes collègues a interdit l’accès à un chemin forestier dans sa commune de Develier. J’ai aussi envisagé de le faire, mais je préfère appeler à la responsabilité de chacun.» À certains endroits, en revanche, il a fallu agir vite, comme autour d’un refuge entouré d’arbres en train de dépérir. «J’ai vu deux classes d’enfants en train de jouer sous ces branches sèches. C’est réellement dangereux!» Pour ne pas avoir à abattre entièrement les arbres, la commune a choisi de ne couper que les branches sèches, ce qui lui coûtera plusieurs milliers de francs.
À l’échelle du canton, c’est un chantier important qui attend les autorités. Rien qu’en Ajoie, il leur faut sécuriser 25 kilomètres de routes principales. Les hêtres abattus, de qualité souvent médiocre, resteront ensuite couchés au bord de la route. «2019 pourrait bien marquer un changement de paradigme, analyse Mélanie Oriet, cheffe du domaine forêt à l’Office de l’environnement jurassien. Jusqu’à aujourd’hui, on exploitait le bois de manière durable, en coupant l’équivalent de la croissance annuelle. Il est possible qu’à l’avenir, on soit toujours plus amené à faire des coupes massives et de la gestion de crises.» Le canton a récemment approché la Confédération pour trouver un moyen de venir en aide aux propriétaires publics de forêts. Mais, selon Mélanie Oriet, les communes et les bourgeoisies auront beaucoup de mal à équilibrer leurs comptes forestiers. Et certaines devront probablement se passer des recettes de la vente du bois pendant quelques années.

Une double peine
Cet avis est partagé par Didier Adatte, directeur de Pro Forêt, une société qui centralise la vente du bois jurassien. «Aujourd’hui, pas un seul propriétaire de forêt ne s’attend à couvrir ses charges. C’est un coup très dur de plus, dans un secteur déjà moribond.» Les hêtres secs n’ont pratiquement pas de valeur sur le marché. Quant aux billes saines, elles se déprécient trop rapidement pour être stockées. «Les coupes de feuillus vont reprendre à l’automne. Si la situation se maintient, le prix moyen devrait se contracter de 30 à 40%. Mais la France et l’Allemagne connaissent les mêmes problèmes. On peut donc s’attendre à une baisse encore plus importante», analyse Didier Adatte. Finalement, ce pourrait bien être un effondrement des prix qui s’annonce, avec une valeur du bois divisée par deux. Dans le monde forestier, beaucoup comparent déjà cet épisode avec les ravages provoqués par la tempête Lothar en 1999. Mais, de l’avis de Didier Adatte, la situation est pire aujourd’hui: «Si une aide n’est pas débloquée rapidement, c’est tout un secteur économique qui va s’effondrer.»

Texte(s): Vincent Jacquat
Photo(s): Vincent Jacquat

Questions à...

Valentin Queloz, responsable du groupe Protection de la forêt suisse au WSL.
Pourquoi n’a-t-on pas constaté la mauvaise santé du hêtre plus tôt?
Le hêtre est une espèce assez robuste. Nous avons déjà connu des années de sécheresse comparables, comme en 2003, et il s’était plutôt bien remis. Nous avons quand même lancé des études l’an dernier, mais nous étions confiants.
Vous avez donc été pris de court?
L’ampleur des dépérissements constatés ce printemps nous a surpris. Nous nous y attendions, mais plutôt à l’horizon 2030-2050. Quand on se penche sur les bilans hydriques de ces dernières années, on constate que les déficits se sont accumulés, et 2018 a finalement fait déborder le vase.
Quelles sont les solutions envisagées?
Il ne faut pas agir trop hâtivement. Dans les hêtraies pures, il sera peut-être nécessaire d’amener des essences plus résistantes à la sécheresse. Mais nous devons faire attention à maintenir une diversité et à ne pas nous rabattre sur une seule espèce, comme le chêne, qui montre lui aussi des signes de dépérissement dans certaines régions de Suisse.

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