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Interview
«Deux tiers des paysannes ne sont pas assurées. Ça ne peut plus durer!»

Fraîchement élue à la tête de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales, la Neuchâteloise Anne Challandes se bat pour une meilleure reconnaissance du statut de la femme sur les exploitations helvétiques.

«Deux tiers des paysannes ne sont pas assurées. Ça ne peut plus durer!»

Dans son projet de Politique agricole 22+, le Conseil fédéral veut rendre obligatoire la couverture sociale des conjoints collaborateurs réguliers de l’exploitation, à commencer par les épouses d’agriculteurs. Les lignes seraient-elles en train de bouger en ce qui concerne la place de la femme dans l’agriculture?
➤ Oui, enfin! Après des années de discussion et de propositions, nous avons été entendues par le Conseil fédéral. Voilà cent ans que la reconnaissance du travail des femmes était la principale préoccupation des associations de paysannes. À l’époque, on ne parlait certes pas de couverture sociale ni d’AVS! Les termes et objectifs sont plus techniques aujourd’hui, car il y a un contexte légal, mais l’ambition reste la même. La proposition du Conseil fédéral est donc un pas dans la bonne direction. Actuellement encore, les deux tiers des paysannes ne sont pas couvertes en leur nom propre par une assurance sociale, alors qu’elles accomplissent une part importante des travaux de l’exploitation. C’est une situation qui ne peut plus durer.

La proposition du Conseil fédéral ne fait cependant pas l’unanimité dans le monde agricole: l’Union suisse des paysans s’oppose à ce que cette obligation de couverture sociale soit une condition d’octroi aux paiements directs. Vous attendiez-vous à devoir vous battre au sein même de la profession?
➤ À vrai dire, les réactions négatives à cette proposition m’ont vraiment surprise et déçue. L’Union suisse des paysans, avec qui il est pourtant très rare que notre association soit en désaccord, ne donne pas une image moderne de l’agriculture, et c’est bien dommage. Depuis une vingtaine d’années, en France, le statut de conjoint collaborateur est obligatoire pour les épouses d’exploitants. Il est donc grand temps d’agir également en Suisse! Faire de cette couverture sociale une condition au versement complet des paiements directs, c’est finalement appliquer la même recette qu’avec les PER. Sauf qu’au lieu d’être d’ordre écologique, cette nouvelle prestation est d’ordre social et humain. En outre, la sanction prévue en cas de non-respect de cette condition est proportionnée, puisqu’elle porte sur une réduction – et non une suppression – des paiements directs, comme c’est le cas pour les PER.

Certains craignent que les finances des petites exploitations, qui peinent déjà à maintenir la tête hors de l’eau, soient mises à mal par cette mesure…
➤ Cet argument ne tient pas. Il y a souvent au moins le conjoint qui travaille à l’extérieur pour compléter le revenu du ménage. Dans ce cas, la condition posée par le Conseil fédéral ne s’applique pas. En outre, la couverture sociale, qui n’est pas nécessairement liée au versement d’un salaire, ne pénalisera pas les exploitations, au contraire, ça leur évitera bien des écueils! Notre objectif en défendant un tel projet est uniquement d’éviter les lacunes dans la prévoyance santé et retraite des conjoints d’exploitants.

Mais en imposant cette nouvelle règle, l’État ne s’immisce-t-il pas trop dans la gestion des exploitations?
➤ Pas du tout! On laisse la liberté entrepreneuriale au chef d’exploitation, puisqu’il n’y a pas d’obligation de verser un salaire au conjoint. Mais à bien y réfléchir, couvrir les risques de l’exploitation et de ceux qui y travaillent, n’est-ce pas là agir en entrepreneur? Une couverture assurance permet de financer un remplacement, d’anticiper des problèmes financiers en cas d’invalidité, de maladie ou de divorce, et enfin, et surtout, de reconnaître le travail de la personne, ce qui paraît essentiel. Assurer son conjoint, c’est être finalement un entrepreneur responsable! Sans compter que d’un point de vue fiscal, c’est une stratégie qui ne présente que des avantages. Du reste, 30% des exploitants rémunèrent aujourd’hui leur partenaire et aucun effet négatif n’est relevé. Au contraire, les différents avantages apportés par une telle solution, comme principalement l’accès à l’assurance maternité, ne peuvent être que bénéfiques pour les familles paysannes.

Comment expliquez-vous que si peu de femmes ont aujourd’hui un statut digne de ce nom sur les exploitations suisses?
➤ Malheureusement, encore aujourd’hui par manque de connaissances, probablement, ou par force de l’habitude. Certaines n’osent pas aborder la question, la thématique du salaire reste bien souvent un tabou dans de nombreuses familles paysannes. Il faut aussi dire que dans les régions, certains conseillers techniques n’insistent pas assez auprès des chefs d’exploitations sur l’importance de cette couverture sociale. Enfin, une représentation plus large des femmes dans les comités, les associations de défenses professionnelles, ainsi qu’en politique, améliorerait la situation.

Justement, l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales (USPF) mène actuellement une campagne en vue des élections fédérales de cet automne. Votre combat passe-t-il par une nécessaire politisation?
➤ À l’USPF, nous avons toujours prôné une grande neutralité politique. Mais force est de constater que c’est à Berne, dans les Chambres, que les choses peuvent et doivent bouger! C’est pourquoi nous avons récemment ouvert sur notre site internet, comme il y a quatre ans, une plate-forme destinée à toutes les candidates aux élections fédérales, tous partis confondus. Parce que nous avons besoin de plus de femmes en politique.

Irez-vous manifester à Berne le 14 juin prochain lors de la grève des femmes?
➤ Si l’USPF n’organise pas d’événement propre lié à l’événement – les sections cantonales sont libres de le faire –, je participerai de mon côté à la manifestation, par solidarité pour les femmes.

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Guillaume Perret

Bio express

Âgée de 50 ans, Anne Challandes est née à Neuchâtel dans une famille de commerçants. Elle a étudié le droit et obtenu son brevet d’avocate. Mariée à un agriculteur du Val-de-Ruz, mère de quatre enfants âgés de 15 à 21 ans, elle est salariée de l’exploitation depuis de nombreuses années. Elle est entrée au comité de l’USPF en 2016 après avoir présidé la section val-de-ruzienne. L’USPF compte aujourd’hui plus de 57 000 membres, constituées pour un tiers seulement de paysannes.

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