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décryptage
Des vaches laitières et allaitantes à la fois: une combinaison gagnante

Traire des vaches tout en laissant téter leurs veaux: l’idée semble saugrenue, elle a pourtant séduit plusieurs exploitations bios. Reportage dans le vallon des Convers (BE).

Des vaches laitières et allaitantes à la fois: une combinaison gagnante

La brume matinale se dissipe sur le vallon de Saint-Imier (BE) faisant place au soleil qui vient enfin baigner les fermes disséminées sur le flanc des Convers. Il est 9h 30. Comme tous les matins après la traite, Till Huber s’apprête à lâcher, son troupeau de vaches laitières dans l’aire extérieure. Simultanément, son épouse Heiderose libère de leur stabulation une quinzaine de veaux, âgés de 4 à 6 semaines, qui s’empressent d’aller retrouver leur mère. Traites il y a à peine deux heures, la quinzaine de tacheté rouge et de simmental vont ainsi passer la journée avec leurs veaux à leurs côtés, tétant à satiété. Cette scène peut paraître anachronique en 2019. C’est pourtant un mode d’élevage parfaitement réfléchi qu’a adopté ce couple de jeunes agriculteurs, fraîchement installé sur le domaine de Clair-Vent. «Après quelques années passées comme salariés sur une ferme de la région bernoise, nous cherchions à nous installer sur une exploitation où il était possible de produire du lait sans couper le lien entre la vache et son veau.» L’objectif pour Till et Heiderose Huber est simple: réduire leur charge de travail – il n’est plus nécessaire pour eux d’abreuver les veaux deux fois par jour – et améliorer la santé et la croissance du jeune bétail, question souvent problématique en production laitière. «Le fait d’élever et d’engraisser sur place tous les animaux nés à la ferme nous procure une valeur ajoutée évidente», précise Till. Mais au-delà de ces aspects pratiques, leur motivation est quasi philosophique: «Dans notre façon de travailler, nous sommes à la recherche d’un compromis entre nos besoins d’agriculteurs et les réalités de la nature. Proposer à la vente des veaux qui ont pu garder contact avec leur mère est conforme à nos valeurs. Et c’est d’ailleurs ce que souhaitent de plus en plus les consommateurs.»
De février à juillet, les vaches des Huber sont donc à la fois laitières et allaitantes. Traites à l’aube, elles passent ensuite huit heures en compagnie de leur veau, qui va boire environ 30% de leur lait. Le soir venu, le jeune bétail est séparé des vaches et rassemblé dans une stabulation attenante.

Une meilleure santé
«Notre système n’a qu’un an d’existence et nos vieilles vaches doivent encore être traites le soir. Mais, à terme, nous ne devrions plus avoir besoin de le faire qu’une fois par jour, jusqu’au moment du sevrage.» Le sevrage, justement, intervient progressivement, l’été, au pâturage. Les veaux mâles âgés de 6 mois sont alors vendus à Coop, dans le cadre d’un projet pilote (voir encadré ci-contre), tandis que les femelles sont conservées pour le renouvellement du troupeau. «Notre lait est destiné à la fabrication de fromage, labellisé bio et Demeter. Nous sommes donc très attentifs à sa qualité, explique Heiderose, qui pratique des tests de Schalm sur ses vaches au moins une fois par semaine. Les problèmes sont extrêmement rares.»
Même son de cloche chez leurs associés Anna Tschannen et Daniel Glauser. Le couple exploite un domaine certifié bio et Demeter situés à quelques encablures de là, où vaches et veaux partagent également quelques mois de vie ensemble. «Après cinq ans de pratique, nous avons remarqué une nette amélioration de la santé des veaux, qui sont plus vigoureux, mais aussi de celle des mamelles des vaches», observe Anna Tschannen. Leur vingtaine de brunes originales mettent bas entre février et avril. «Sitôt vêlée, nous laissons la mère et son veau tranquilles pendant douze heures, pour que ce dernier prenne le colostrum.» Ils sont ensuite intégrés dans le troupeau. «À l’heure de la traite, le veau vient d’abord téter. Sitôt qu’il est rassasié, il reste à côté de sa mère et je branche la griffe sur le pis soigneusement nettoyé. La vache donnera toujours plus que ce que les veaux demandent.» Après quelques semaines, Anna choisit quelques-unes de ses laitières pour devenir nourrices. «Elles doivent démontrer de bonnes qualités maternelles et se laisser téter par d’autres veaux que les leurs.» Vaches nourrices et veaux sont intégrés dans le troupeau, ce qui permet au jeune bétail de sociabiliser et de se sevrer.

Nécessaire observation
«La réussite d’un tel mode d’élevage tient beaucoup au regroupement des vêlages et au fait qu’il soient saisonnés pendant l’hiver, permettant ainsi un sevrage en douceur, au pâturage. Il faut aussi avoir des bâtiments adaptés. Enfin, il demande de passer du temps auprès de ses bêtes», reconnaît Anna Tschannen. Tout comme Till Huber, l’agricultrice apprécie le rythme de travail qu’autorise un tel système. «On a la sensation d’être plus proches d’un mode d’élevage naturel. Ce qui correspond à nos valeurs.»

+ d’infos www.fibl.org, https://lesconvers.ch/

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Bon à savoir

«Élever des veaux sous la mère est une forme d’agriculture naturelle et durable qui offre une valeur ajoutée claire et compréhensible pour nos clients», résume la Coop. En collaboration avec l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) et Bio Suisse, l’enseigne mène depuis 2017 un projet pilote pour valoriser la viande de veaux bios nourris par des vaches laitières. Après avoir abandonné le programme NaturaFarm il y a quelques mois, le distributeur souhaite se concentrer en effet sur le bien-être animal en promouvant son label Natura-Veal. «Coop est intéressé par ce projet et espère ainsi lisser et élargir l’offre en viande de veau biologique», complète Claudia Schneider, collaboratrice du FiBL. Ce projet pilote prendra fin d’ici à 2020.

Bon à savoir

Questions à Claudia Schneider, collaboratrice à l’institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL)

Combien d’exploitations pratiquent-elles un tel mode d’élevage?
On estime qu’une cinquantaine de fermes en Suisse produisent du lait avec des vaches allaitantes et nourrices. Voilà une vingtaine d’années que cette pratique a fait sa réapparition chez nous, avec un regain d’intérêt ces derniers temps. Elle est cependant encore largement répandue en Afrique et est également usitée en France: les vaches de la race salers, qu’on trouve dans le Cantal, ne donnent leur lait que si le veau est présent à leurs côtés. L’éleveur ne trait que partiellement la mère et réserve au petit un trayon.

La loi suisse stipule cependant que le lait commercialisé doit provenir d’animaux traits deux fois par jour et que la traite entière doit être livrée…
Les règlements d’application de la loi sur les denrées alimentaires sont justement en cours de révision: ces mesures pourraient être abandonnées par l’Office fédéral de l’agriculture tout prochainement. Par ailleurs, une motion a été déposée par une conseillère nationale, visant à rendre possible la commercialisation de lait de vaches qui allaitent leurs veaux en même temps. Une bonne chose aux yeux du FiBL, car nous pensons que ce mode d’élevage a un avenir: il répond aux exigences des consommateurs en matière de bien-être animal, participe à améliorer la santé des bêtes ainsi qu’à l’efficacité du travail des éleveurs.

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