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Des milliers de litres de vin attendent d’être distillés en éthanol

Depuis deux mois, les distilleries du pays fabriquent de l’éthanol, ingrédient phare des solutions hydroalcooliques, en recyclant notamment du vin. Mais cette production insolite peine à trouver preneur.

Des milliers de litres de vin attendent d’être distillés en éthanol

Et si l’on transformait du chasselas et du pinot noir en désinfectant? Une blague, me direz-vous? La proposition est pourtant tout ce qu’il y a de plus sérieuse. Elle émane de la Fédération suisse des vignerons, de l’Union suisse des paysans et de l’Association des groupements et organisations romands de l’agriculture (Agora). Le mois dernier, ces trois  organisations ont proposé aux vignerons du pays de livrer jusqu’à 3000 litres de vin chacun pour le distiller en éthanol.

Cette opération devait être gagnant-gagnant en permettant aux viticulteurs de vider leurs cuves contre un petit pécule – 2 fr. 50 le litre de vin. «En moins d’une semaine, on a reçu des centaines d’offres, soit l’équivalent de 700000 litres à distiller dans ce but, détaille Loïc Bardet, directeur d’Agora. Je ne m’attendais pas à ce que notre appel prenne une telle ampleur.» Mais tout ne s’est pas déroulé comme prévu…

Le temps que les vignerons lancent leur projet, de grandes entreprises avaient déjà commencé à fournir de l’éthanol aux hôpitaux et autres établissements sanitaires, gratuitement ou à prix cassé. Parallèlement, de nombreux artisans ont fait de même si bien que l’on est passé de la quasi-pénurie d’éthanol en février à une abondance de désinfectant en avril. À Zoug,  une distillerie a même vendu 2,5 tonnes de kirsch au Canton afin qu’il soit distillé en éthanol, alors qu’une brasserie bâloise sacrifiait 3000 litres de sa bière de carnaval — qui n’a pu être consommée après l’annulation des manifestations — pour rendre service à la nation.

Concurrence étrangère trop forte
Le bel élan de solidarité des vignerons a donc été stoppé net quelques jours seulement après le début de l’opération, faute de demande suffisante pour cet éthanol artisanal et local. Leur vin restera dans leurs cuves pour une durée indéterminée, en attendant que la situation évolue. «Il faut 7  litres de vin pour produire 1 litre d’éthanol. On le vend 20 francs le litre, à prix coûtant, mais cela reste beaucoup plus cher que celui qui est importé, constate Loïc Bardet. Cet engouement montre surtout que la situation est critique pour de nombreux vignerons.» Pour tenter de trouver une solution, les associations à la base de ce projet ont entamé un lobbying auprès des parlementaires réunis depuis ce lundi à Berne (voir l’encadré ci-dessous).

Petites structures favorisées
De plus petits acteurs ont cependant su se démarquer, en misant sur leur réseau local. «En deux mois, on a produit une centaine de litres d’éthanol qu’on a vendu aux pharmacies de la région, se réjouit Julien Hottinger, cofondateur de la distillerie La Roja,​ à Pompaples (VD). Ce n’est pas un marché rentable, mais on voulait se rendre utiles, nos commandes ayant chuté. S’il y a de la demande, on va continuer, mais on sent aujourd’hui qu’il n’y a plus un grand intérêt.» «On a réagi rapidement, pour aider la population, ajoute quant à lui le distillateur de Cheyres (FR) Julien Michel, qui a été contacté par des producteurs de l’ensemble de la Suisse romande, certains souhaitant notamment recycler d’anciennes liqueurs invendues. C’est aussi bon pour notre image, mais la demande ne cesse de diminuer.»

Originalité payante
À Martigny (VS) en revanche, les solutions hydroalcooliques de l’entreprise Morand, fabriquées à base de williamine, s’arrachent. «Dès les premiers signes de pénurie, nous avons cherché une solution pour faire de notre eau-de-vie un produit parfumé à la menthe du Grand-Saint-Bernard, en suivant la recette de l’Organisation mondiale de la santé», explique Fabrice Haenni, directeur de la firme. En comptant également l’alcool en vrac fourni à des professionnels en dessous de son prix de revient, Morand a déjà mis sur le marché près de 20 000 litres de solution hydroalcoolique. Le distillateur valaisan ne compte pas arrêter de sitôt, adaptant sa chaîne de production de semaine en semaine. Il continue de recevoir des propositions de distillation, de la part de vignerons de la région ou de brasseries artisanales. «Pour l’écoulement de nos solutions, nous avons aussi conclu un partenariat avec les samaritains du canton, il rencontre un succès étonnant, conclut Fabrice Haenni. Si nous arrivons à faire sourire dans cette situation critique avec un produit bien de chez nous, tant mieux!»

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): François Wavre/Lundi13

Questions à...

Hélène Noirjean, directrice de la Fédération suisse des vignerons

Qui a eu l’idée de distiller les surplus de vin en éthanol?
La branche viticole. Elle a pris des mesures pour lutter contre la diminution des ventes de vin en transformant une partie des stocks en solution hydroalcoolique. C’est tout à fait inédit. Le vin distillé a l’avantage d’être presque inodore. En temps de crise, il faut être créatif. La Fédération suisse des vignerons a joué le rôle de relais, entre les producteurs et l’Agroscope.

Des centaines de vignerons ont accepté de brader leur vin. La situation est-elle à ce point tendue?
Oui, elle est dramatique pour tous les vignerons du pays. C’était déjà le cas avant la pandémie. Mais, depuis le 16 mars, les principaux canaux de commercialisation ont été coupés. Il ne reste plus que la vente directe. Il y a aussi la question du stockage qui se pose ainsi que celle des prochaines vendanges. Beaucoup de producteurs vivent au jour le jour. Même le vin à distiller en éthanol ne trouve pas preneur, le prix de l’éthanol local n’étant pas compétitif.

Comment débloquer cette situation?
Notre seul levier d’action est politique. La Confédération doit émettre un signal clair en faveur de la production locale. On lui demande de se positionner en reconstituant ainsi la réserve nationale d’éthanol.

+ D’infos sur www.swisswine.ch

Stock d’urgence liquidé en 2018

Comment expliquer que la Suisse a manqué d’éthanol, l’un des composants essentiels des solutions hydroalcooliques? Jusqu’en 2018, Alcosuisse, le centre de profit de la Régie des alcools, stockait l’éthanol. Il en conservait entre 8000 et 10 000 tonnes à utiliser en cas de crise, selon le Tages Anzeiger. Mais il a été privatisé il y a deux ans. Depuis, le pays importe 100% de son éthanol. Or ce produit a fait défaut partout en ce début d’année, d’autant plus que cette pénurie n’avait pas été envisagée, à en croire le plan en cas de pandémie de l’Office fédéral de la santé publique. Actualisé en 2018, le texte stipule que «la capacité de production des désinfectants est suffisante et elle peut être augmentée en cas de pandémie; il n’existe donc aucune obligation de constituer des stocks».

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