De Genève à Dakar, Pierre Baumgart conte le périple d’un globe-trotter

Animaux Nature
Milan noir
De Genève à Dakar, Pierre Baumgart conte le périple d’un globe-trotter

Fruit de cinq ans de travail, le livre sur les milans noirs de l’artiste animalier Pierre Baumgart paraît aux Éditions Terre&Nature. Un magnifique voyage en images sur les traces d’un oiseau à la fois commun et extraordinaire.

De Genève à Dakar, Pierre Baumgart conte le périple d’un globe-trotter

On ne mesure souvent pas à quel point une rencontre peut chambouler le cours d’une existence, a fortiori quand elle a lieu avec… un oiseau! En s’intéressant au milan noir, le Genevois Pierre Baumgart était bien loin de se douter que le rapace migrateur allait le conduire à faire un voyage aussi merveilleux. «Il y a quelques années, j’ai pu dessiner en Valais deux aiglons au nid, se souvient l’artiste animalier. L’envie m’a pris de reproduire cette expérience en suivant, par des visites régulières, le développement des jeunes. Mais l’espèce attire déjà beaucoup de monde et trouver une aire accessible pour dessiner est difficile, les aigles nichant en falaise. Sans parler du fait que pour moi, qui habite au centre-ville de Genève, les Alpes sont loin!»

Un aigle miniature02_mn_portrait
Pierre Baumgart songe alors au milan noir. Celui-ci n’est-il finalement pas une sorte d’aigle en miniature? «Il n’a certes pas la même noblesse, mais une forme qui s’en rapproche et, bien que n’évoluant pas dans un décor alpin, il offre l’avantage de la proximité.» L’oiseau est en effet commun dans la région genevoise, qui concentre un tiers environ de la population suisse, estimée à quelque 1500 couples, d’après les derniers recensements. Migrateur, le milan noir niche en Suisse entre mars et juin, reprenant la route de ses quartiers d’hiver africains dès la fin juillet déjà. L’aire que le milan construit – quand il ne l’emprunte pas à d’autres oiseaux comme la buse ou le héron – est généralement située à plusieurs mètres de hauteur, dans les branches d’un grand arbre.
Pour mener à bien son projet, Pierre ­Baumgart se met donc en quête d’un nid qu’il pourrait observer depuis le dessus. «J’en avais repéré plusieurs au bord du Rhône, mais l’un était trop haut, l’autre trop loin, un autre encore aurait été masqué dès la pousse des feuilles. J’ai continué à arpenter les rives du fleuve, longé les falaises, cherché encore et encore, en vain.» Et puis un jour, à la fin du mois de février 2011, miracle: à deux pas de chez lui, en traversant un pont, il aperçoit un nid magnifique au bout d’une branche de saule, à hauteur de regard.

Les suivre jusqu’en Afrique
Le timing ne pouvait être meilleur. Peu après cette découverte, les milans noirs fraîchement rentrés d’Afrique se rassemblent par milan-mont-blanccouples sur le site de nidification. Pierre Baumgart leur rend visite régulièrement durant la semaine, quand ce n’est pas plusieurs fois par jour. Il accumule ainsi les heures d’observation, suivant de près toutes les étapes de la nidification: la construction du nid, les accouplements, la couvaison des œufs, l’éclosion, le développement des jeunes puis leur émancipation. «Sans verser dans l’anthropomorphisme, une forme de lien affectif finit par se tisser. Une nuit, j’ai été réveillé par un orage très violent. Je n’ai pu m’empêcher de ressentir de l’inquiétude à l’idée qu’il puisse arriver quelque chose aux milans.»
À la fin de ce premier été, les rapaces repartent. Après tout ce temps passé à leurs côtés, diff icile de résister au désir de les suivre, tout d’abord dans le Jura, qu’ils doivent franchir avant de bifurquer vers le sud. Les années suivantes, Pierre Baumgart se rend à Gibraltar, en Catalogne, dans les Pyrénées et, enfin, au Sénégal, l’hiver dernier. «Je suis fasciné par l’idée qu’après avoir niché en Suisse, le milan noir survole durant son périple des orques, des crocodiles, des hippopotames, des pirogues, des bouts de désert. Je connaissais théoriquement la migration par les ouvrages spécialisés. À présent, je peux imaginer la route que les milans empruntent. Je les revois, filant par milliers au-dessus du détroit de Gibraltar pour se rendre en Afrique. Ce continent qui accueille milan_chassetant de nos oiseaux en hiver a désormais pour moi un visage, des couleurs.»
De ses voyages, Pierre Baumgart a ramené des cahiers entiers de croquis, de dessins, d’aquarelles et d’anecdotes. De retour à son atelier, il a réalisé plusieurs gravures et commencé à plancher sur le livre qui est sorti de presse il y a quelques jours. «J’aurais pu continuer des années à travailler sur les milans, comme cela arrive avec les sujets dont on tombe amoureux.» Mais même si la passion de l’artiste genevois pour ces oiseaux n’est pas près de s’éteindre, la parution de son ouvrage marque symboliquement la fin d’un long projet. «À la fois sauvage et urbain, farouche et familier, le milan noir incarne bien le rapport que j’entretiens avec la nature. Ce grand baroudeur, qui est autant chez lui au Sénégal que dans mon quartier, m’a entraîné à sa suite dans le plus exotique de mes voyages. Il est devenu un but autant qu’un prétexte, mais surtout un magnifique fil conducteur.»

ThinkstockPhotos-528681519 [Converti]+ D’infos En suivant les milans noirs – Un récit en dessins, Pierre Baumgart, 144 pages, Éditions Terre&Nature, prix public 48 fr. (43 fr. pour nos abonnés). Le livre est en vente sur notre boutique online à l’adresse www.terrenature.ch/boutique de même que dans toutes les succursales romandes de Payot et à La Librairie, rue des Fossés 21, 1110 Morges.

Texte(s): Alexander Zelenka
Photo(s): Pierre Baumgart

Biographie

Pierre Baumgart jeune milan noirLes oiseaux sont la première passion naturaliste du peintre et graveur genevois Pierre Baumgart (photographié ici tenant un poussin de milan tout juste bagué, dans une forêt du canton de Fribourg). Dès l’âge de 13 ans, il participe à ses premiers voyages ornithologiques avec le groupe des jeunes de l’association Nos Oiseaux. Année après année, il part plusieurs semaines d’affilée en Scandinavie, en Espagne et en Hollande pour observer tour à tour les oiseaux de mer, les rapaces ou encore les oies. En parallèle, il commence à dessiner, un hobby qu’il pratique de plus en plus sérieusement. Après une maturité en section artistique, il prépare le concours d’entrée aux Beaux-Arts de Genève sous la houlette de son frère aîné Nicolas, enseignant et surtout dessinateur hors pair.
Admis, il s’initie à l’apprentissage de la gravure, après avoir tâté de la biologie durant une année sur les bancs de l’Université de Neuchâtel. Ne trouvant pas son compte dans l’enseignement académique, il va voir Robert Hainard pour, aime-t-il dire, «lui voler le feu» et glaner des conseils. À ses côtés, il apprend à maîtriser une technique à mi-chemin entre la gravure classique et l’estampe japonaise. Après avoir longtemps collaboré avec un bureau d’écologie genevois, il décide, début 2000, de vivre pleinement de son art, avec l’appui indéfectible de son épouse Carole, qu’il ne manque jamais de remercier pour avoir soutenu et partagé sa passion. S’il a, comme les «cocheurs» – terme employé pour désigner les ornithologues désireux de voir un maximum d’espèces –, d’abord envisagé sa passion comme une collection, Pierre Baumgart s’est progressivement intéressé à d’autres sujets, notamment les fleurs, les mammifères ou les insectes. Ne travaillant que d’après des observations faites sur le terrain, il passe beaucoup de temps dans la nature. «J’aime les sujets qui permettent d’être à la fois dans la proximité et le voyage, comme le milan. J’ai de plus en plus envie de raconter des histoires qui résonnent et qui sortent du seul cadre naturaliste. À mes yeux, les approches humaine, géographique et culturelle sont essentielles.»

+ D’infos Tous les après-midi (de 14 h à 18 h) jusqu’au 23 décembre, Pierre Baumgart expose des gravures autour du projet milan noir à l’atelier C-111, avenue des Tilleuls 7, 1203 Genève, tél. 022 300 67 10.