Reportage
Dans une ferme d’Ollon, des lombrics transforment le fumier en or noir

Agnès et Sylvain Gerber exploitent dans le Chablais vaudois l’unique lombriculture romande. Une activité qu’ils cesseront bientôt, car une nouvelle loi interdira l’entreposage du fumier en plein air sans couverture.

Dans une ferme d’Ollon, des lombrics transforment le fumier en or noir

C’est un élevage pour le moins insolite que celui d’Agnès et Sylvain Gerber. Dans le champ qui borde leur ferme d’Ollon (VD), point de vaches, de chèvres ou de moutons, mais des millions de vers de terre en action. Depuis trente-cinq ans, ce couple d’agriculteurs exploite l’unique lombriculture de Suisse romande. «Notre activité consiste à transformer, par le travail de digestion des vers, du fumier en lombricompost», explique Agnès Gerber en retournant une motte qui laisse aussitôt apparaître une multitude d’Eisenia foetida et andrei en plein travail. Sur cette parcelle herbée de 1 hectare sont alignés plusieurs andains de fumier. Mis bout à bout, ceux-ci représentent 2 kilomètres de lombriculture. Le procédé est réalisé par couches successives. Une fois le fumier en partie digéré, Sylvain Gerber le recouvre à nouveau de matière fraîche, qui sera à son tour transformée, et ainsi de suite, jusqu’à obtenir un certain volume de lombricompost. Il faut un an et demi à deux ans pour «récolter» la matière finale. Une période durant laquelle les agriculteurs n’interviennent pas, en dehors de quelques arrosages en été pour maintenir le taux d’humidité de ces buttes.

Amendement riche pour les sols
Lorsque tout le fumier d’un andain a été transformé, les lombrics migrent spontanément vers celui d’à côté, en quête d’une nouvelle source de nourriture, assurant ainsi une rotation dans le processus de fabrication. Le lombricompost obtenu et débarrassé de ses occupants est ensuite chargé à l’aide d’une grue, stocké quelque temps dans l’ancien séchoir à tabac de la ferme afin de réduire son taux d’humidité, puis tamisé et conditionné dans des sacs. Une partie est vendue telle quelle et servira d’engrais aux plantations. Une autre est mélangée à de l’écorce et du terreau horticole compostés pour donner un substrat prêt à l’emploi.

L’or noir produit par les Gerber séduit une clientèle toujours plus nombreuse parmi les paysagistes et jardiniers. «Le lombricompost est un excellent amendement, mais surtout un régénérateur de sols, du fait des nombreux microorganismes qu’il contient. Nos acheteurs viennent de toute la Suisse romande. La demande est exponentielle, nous sommes même obligés de refuser de nouveaux clients, car nous n’arrivons pas à suivre», raconte Agnès Gerber, qui travaille aux côtés de son époux sur l’exploitation. Les débuts n’ont pourtant pas été faciles. «Il nous a fallu plusieurs années pour faire connaître notre production, qui était pionnière en Suisse romande.»

Premières expériences
C’est en 1986 que les Gerber découvrent la lombriculture. À cette époque-là, ils sont spécialisés dans la production de fraises et les grandes cultures. «Nous cherchions à nous diversifier. Des Français étaient venus présenter cette activité à la Foire agricole de Martigny (VS). Nous avons voulu tenter l’expérience.» Le couple s’associe avec le frère de Sylvain Gerber et son épouse, eux aussi agriculteurs sur une ferme voisine. Ils achètent leurs premiers Eisenia foetida, appelés aussi «vers du fumier», chez ces mêmes producteurs français. «Les lombrics n’ont pas résisté à la chaleur durant le transport. À l’arrivée du camion, plus des trois quarts étaient morts. Nous avons donc démarré l’activité avec très peu d’individus. Il a fallu attendre qu’ils se reproduisent pour pouvoir ensuite les disperser au fur et à mesure sur les andains.» Les premières années furent compliquées du point de vue commercial. Face à l’impossibilité de faire vivre deux familles avec cette nouvelle activité, Agnès et Sylvain Gerber décident de se retirer du projet. «Quelques années plus tard, mon frère et ma belle-sœur, souhaitant démarrer un élevage d’autruches, nous ont proposé de reprendre le flambeau de la lombriculture. Nous avons donc déménagé toute la production en 2002 sur notre ancien champ de culture de fraises, que nous avions arrêtée quelques années plus tôt à cause d’une attaque persistante de mycélium», explique Sylvain Gerber.

Nouvelle réglementation
Le couple d’agriculteurs produit chaque année près de 500 m3 de lombricompost et environ 1000 m3 de terreau. À côté de cette activité, ils cultivent une quinzaine d’hectares de maïs, betterave sucrière, orge et blé. Le fumier provient des exploitations bovines montagnardes de la région et le procédé de transformation, obtenu sans aucun ajout de produit, est compatible avec l’agriculture biologique. «Nous avons tenté l’expérience avec du fumier de cheval, sans succès. Les bébés lombrics ne survivaient pas, probablement à cause des vermifuges administrés aux équidés.» Malgré leur succès, les Gerber seront prochainement contraints de cesser leur activité, car une nouvelle réglementation vaudoise interdira dès 2022 l’entreposage du fumier en plein air sans couverture. Une contrainte incompatible avec la lombriculture, car les vers se retrouveraient alors piégés dans les toiles. «Pour répondre aux normes, nous serions obligés de déplacer notre culture en dehors d’une zone agricole.» Des investissements financiers trop importants pour Agnès et Sylvain Gerber, âgés de 65 et 63 ans et dont les quatre enfants ont choisi des voies professionnelles autres. «Si nous ne trouvons pas de repreneurs, la lombriculture s’arrêtera donc d’ici deux ans.»

+ D’infos www.lombritonus.ch

Texte(s): Aurélie Jaquet
Photo(s): Sedrik Nemeth

Questions à...

Gérard Cuendet, biologiste spécialiste des vers de terre

Comment les lombrics transforment-ils le fumier en compost?
Le fumier est composé de matières végétales dégradées par la digestion des vaches et riches en azote, mais aussi de paille, constituée principalement de cellulose. En ingérant cette matière, les lombrics la transforment avec l’aide des bactéries de leur tube digestif en grandes molécules (humus), qui peuvent ensuite nourrir la vie du sol et donc les racines des plantes.

Quelles sont les spécificités des vers Eisenia foetida et andrei?
Tous deux appartiennent aux épigés, l’un des trois groupes de vers de terre. Ils évoluent dans les premières couches du sol et sont très adaptés au manque d’oxygène, d’où leur présence sur le compost et le fumier. Ils vivent dans des milieux assez chauds à cause de la fermentation et sont donc actifs toute l’année. Ils ont aussi un taux de reproduction élevé, puisqu’un cocon peut contenir jusqu’à 11 larves, contre une ou deux chez d’autres espèces.

De manière générale, quels rôles les lombrics jouent-ils pour les sols?
Ils font partie, avec les bactéries, des organismes qui transforment les déchets organiques morts en matière fertile pour les plantes. Leur activité permet aussi l’aération des sols et la circulation de l’eau. Un travail colossal, puisque, sur un seul hectare de prairie permanente du Plateau, on recense pas moins de 3 tonnes de vers de terre en action.