Reportage
Dans le sillon familial, ces deux frères comptent bien tracer leur propre voie

Chaque mois, Terre&Nature met la relève à l’honneur. Dans la Broye fribourgeoise, Romain et Grégoire Duruz perpétuent une exploitation transmise de père en fils depuis des siècles.

Dans le sillon familial, ces deux frères comptent bien tracer leur propre voie
Ce matin-là, à Murist (FR), Grégoire Duruz ne chôme pas. Après avoir passé plusieurs heures à gérer le poulailler, il prend la direction des champs pour s’occuper des plantations de tabac. «Je ne pourrais pas m’imaginer exercer une autre profession qu’agriculteur, s’enthousiasme le Fribourgeois. Il s’agit avant tout d’un métier-passion. Pour moi, être indépendant est important. J’aime la liberté, et la responsabilité, que donne ce statut. Pouvoir travailler en plein air, dans la nature, est un privilège.»Ses ancêtres ont élu domicile dans ce coin depuis des générations. «Notre adresse est d’ailleurs Bas-du-Ruz», s’amuse Grégoire Duruz. Bien que sa famille exploite depuis plusieurs siècles ces terres, le jeune homme de 28 ans n’a jamais ressenti de pression à gérer la ferme. Depuis cette année, il exploite le domaine en communauté partielle avec son père Francis, grâce à la reprise en fermage de nouvelles parcelles agricoles. Quant à son frère Romain, 25 ans, il termine son CFC d’agriculteur. «Dans la famille, nous sommes quatre frères, explique Grégoire. Les deux autres ont choisi une voie professionnelle différente. À terme, notre objectif, à Romain et moi, est de reprendre l’exploitation ensemble.»

Culture complexe
Le domaine repose sur deux branches d’activité principales, le tabac et les poules pondeuses, complétées par des grandes cultures et des bœufs à l’engraissement. Le poulailler a été construit en 2019. «Mon père a investi pour Romain et moi, avec notre accord, afin que nous puissions disposer à l’avenir d’un outil qui nous permette de travailler tous les deux dans la ferme. Nous avons d’ailleurs signé tous les trois le contrat avec l’acheteur d’œufs. Je lui en suis reconnaissant.» Grégoire, qui a également effectué un CFC d’aviculteur, gère à 80% le poulailler. Du labeur, il y en a, presque 10’000 œufs sont produits quotidiennement, même si l’installation automatisée représente une aide précieuse pour la collecte. «Les poules demandent en outre une surveillance quotidienne attentive, afin de pouvoir réagir rapidement si besoin.»

Le tabac, quant à lui, est aussi extrêmement exigeant (environ 1000 heures par hectare). Fin mai, les plantons semés en mars ont été installés au champ. La récolte s’étend de mi-juillet à fin septembre. La famille Duruz produit du Burley, séché naturellement en hangar, et du Virginie, qui est séché en four et livré par balles de 25 kilos. «J’aime la complexité de cette culture, qui a une haute valeur ajoutée. On n’a pas le droit à l’erreur. Contrairement aux céréales, qui demandent moins de surveillance et d’heures à l’hectare, le tabac requiert énormément d’investissement.» Cette année, le jeune Broyard livrera en outre sa première récolte de betteraves sucrières, ainsi que du seigle panifiable certifié IP-Suisse.

Pas à 100% à la ferme
Grégoire Duruz imagine un modèle d’exploitation un peu différent de celui de son père. «Mon frère et moi avons tous les deux une autre formation – mécanicien sur machines agricoles pour lui, charpentier pour moi. Nous souhaitons continuer à travailler en partie à l’extérieur du domaine. Néanmoins, nous n’allons pas tout chambouler, mais poursuivre sur la même voie.»

Cette association devrait notamment permettre une plus grande souplesse en matière de temps libre et de vacances. «J’ai toujours connu mon père avec une charge de travail importante. Je ne souhaite pas reproduire ce qu’il a vécu. À trois, on peut davantage se partager les tâches. On consacre par ailleurs beaucoup d’heures à l’entretien des bâtiments, des installations et du parc machine.» Le jeune homme regrette cependant le manque de reconnaissance d’une partie de la population, notamment lors des différentes votations visant sa branche. «Nous avons un gros effort de communication à faire de ce point de vue là. Le métier ne ressemble plus à celui de mon père: il est plus pointu et exige davantage de compétences. On doit sans cesse se développer, s’informer, gérer du matériel high tech et s’adapter à la politique agricole changeante. Pour réussir, il faut avoir une âme d’entrepreneur, aimer les responsabilités et avoir les épaules pour cela.»

Quant à l’avenir, il reste confiant: «Il faudra qu’on s’adapte au changement climatique, en prenant en compte l’alternance de périodes de sécheresse avec les gros orages. Peut-être nous faudra-t-il nous diriger vers d’autres modes de production ou d’autres cultures.» Grégoire Duruz et son frère Romain sont prêts à relever le défi.

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): Véronique Curchod

En chiffres

  • 2024, la création d’une communauté partielle d’exploitation entre Francis Duruz et son fils Grégoire.
  • 8e génération connue à exploiter le domaine, mais les ancêtres remontent bien au-delà.
  • 39 hectares de grandes cultures: céréales, colza, betteraves sucrières, pommes de terre.
  • 7 hectares de tabac, du Virginie et du Burley.
  • 1 poulailler de 10’000 pondeuses.
  • 1 apprenti et 1 employé à l’année,
  • 10 saisonniers pour la récolte du tabac.

Un vaste projet d’irrigation

Actuellement, dans la région comprise entre Murist (FR) et Payerne (VD), l’eau est pompée dans la Broye et ses affluents, afin d’irriguer si nécessaire les cultures: pommes de terre, cultures maraîchères, céréales. Mais en cas de sécheresse – justement en été, à la période où les agriculteurs en auraient le plus besoin –, des restrictions, voire des interdictions s’appliquent. Afin de faire face au changement climatique, un important projet d’irrigation, baptisé ArroBroye, avec un pompage dans le lac de Neuchâtel, à la hauteur d’Estavayer-le-Lac, est en cours de constitution. Ce projet réunit près de 200 agriculteurs et permettrait d’irriguer environ 4200 hectares dans la région. Une vingtaine de communes sont concernées.