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Reportage
Dans la forêt incendiée, à la recherche du mythique engoulevent

Le rarissime engoulevent d’Europe s’est installé à Loèche (VS), dans la zone ravagée par le feu il y a seize ans. La Station ornithologique suisse a fait appel à un expert belge pour étudier cet oiseau cryptique.

Dans la forêt incendiée, à la recherche du mythique engoulevent

Autour de nous, le paysage est saisissant. Dans le silence de la fin de journée, des centaines de troncs décharnés, blanchis par le soleil et les éléments, se dressent vers le ciel. Nous sommes sur les hauts de Loèche, dans cette zone de plus de 300 hectares qui, en août 2003, était ravagée par un incendie sans précédent.
Mais la nature est pleine de paradoxes: en dévastant le site, les flammes ont créé un biotope unique en son genre, qui a rapidement été colonisé par des espèces rares.
«On a compris que la zone abritait une densité inouïe d’espèces prioritaires, note Jean-Nicolas Pradervand, collaborateur scientifique de l’antenne valaisanne de la Station ornithologique suisse. Le caractère unique du site incendié ainsi que le fait qu’il couvre des altitudes très variées constituent un terrain d’étude passionnant.» On y croise ainsi le merle de roche, le pipit des arbres ou le rougequeue à front blanc, mais parmi les espèces qui sont apparues sur le coteau ­décharné, c’est l’engoulevent qui joue les stars: extrêmement rare – on en dénombre quelques dizaines en Suisse –, cet as du camouflage qui avait déjà colonisé les grandes dalles calcaires de Salquenen n’a pas tardé à s’installer sur les hauts de Loèche.

Travailleur de nuit
Les coups de maillet sur le métal résonnent dans la forêt tandis que les troncs squelettiques sont engloutis par la pénombre. Ruben Evens plante les piquets auxquels il fixera le filet aux mailles presque invisibles, espérant capturer quelques engoulevents lorsqu’ils partiront pour leurs territoires de chasse. «On a longtemps pensé que cet ­oiseau cherchait ses proies dans les zones où il niche, explique le scientifique belge, spécialiste européen de l’espèce. Mais les études que nous avons réalisées, en Belgique comme ici, au moyen de balises GPS, ont montré qu’il parcourt de longues distances. L’an dernier, l’un d’eux a franchi un col alpin à plus de 3000 mètres d’altitude!» Mandaté par la Station ornithologique suisse, Ruben Evens effectue depuis 2018 des sessions de capture durant l’été afin de mieux cerner les effectifs et les habitudes des engoulevents valaisans. Cela fait à peine une semaine qu’il est en Suisse, et il a déjà posé des émetteurs sur 13 oiseaux.
Dans la petite combe, le filet est installé et les ornithologues se préparent à une longue attente. Lampe frontale sur la tête et col relevé pour résister au froid, ils s’assoient sur les pierres qui bordent la route forestière. «En voilà un!» s’exclame Jean-Nicolas Pradervand. Le chant de l’engoulevent, mélopée métallique et rythmée, est reconnaissable entre mille. À l’oreille, on devine le mâle chanteur qui nous contourne à bonne distance, s’approchant du filet… Puis plus rien. «Il a dû repartir, souffle Ruben. L’engoulevent est très malin. Il repère souvent le filet au dernier moment.» L’attente continue, troublée seulement par le hululement lointain d’une hulotte, puis par le caquètement de quelques perdrix bartavelles.

Il reste beaucoup à apprendre
Ruben se lève soudain, mû peut-être par un pressentiment. Le faisceau de sa lampe s’éloigne, éclaire la pente, puis le filet.
D’un ton joyeux, il nous invite à le rejoindre: il a vu juste, un engoulevent est là, immobile, dans le filet. Quelques minutes plus tard, tout est en place pour procéder à l’examen d’usage: détermination du sexe et de l’âge, mesure de la taille et du poids de l’individu. Puis l’ornithologue dote cette femelle de plus de 2 ans d’une bague qui permettra de la reconnaître ainsi que d’une petite puce carrée d’où part une fine antenne flexible. «Ce système contient à la fois une balise GPS qui enregistrera les déplacements de l’oiseau et un émetteur VHF, pour nous permettre de le retrouver.» Soluble à l’eau, la ficelle qui fixe le dispositif sur les plumes se désagrégera à la prochaine pluie et l’appareil se détachera de l’oiseau, afin d’éviter de devoir le recapturer pour récupérer les données.
Fin des opérations, c’est le moment de relâcher la femelle, sobrement baptisée «numéro 14». Elle reste dix longues secondes posée sur la paume d’une main, plumes satinées comme les ailes d’un papillon de nuit et œil mi-clos, avant de s’élancer dans la nuit. Pour les ornithologues, c’est le moment de ranger le matériel et de dormir un peu. Dans trois heures à peine, ils se lèveront pour tendre leurs filets à un autre emplacement. Mais cette campagne-marathon en vaut la peine: elle est une occasion inédite de mieux connaître l’écologie des engoulevents en milieu alpin. «Il faut étudier une espèce avant d’émettre des théories ou de proposer des plans de préservation», note Ruben en déposant une lourde valise dans le coffre de son tout-terrain.
Dans le cas de l’engoulevent, il n’y a pas de temps à perdre: si l’on fait abstraction du cas particulier de Loèche, ce discret oiseau est en diminution en Suisse. «Nos premiers résultats ont montré qu’il a besoin de grandes prairies riches en insectes, note Jean-­Nicolas Pradervand. Or elles disparaissent, ce qui a des conséquences sur toutes les espèces insectivores.» Quant au site de la forêt incendiée, la logique voudrait qu’il perde progressivement de son attrait pour ces espèces rares à mesure que les arbres reprennent leurs droits. Mais pour l’heure, l’engoulevent profite de son royaume.

+ D’infos www.vogelwarte.ch/fr

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Nimbé de mystère

Le crépusculaire engoulevent s’est parfois vu prêter des caractéristiques maléfiques ou magiques. Son nom allemand, Ziegenmelker, rappelle qu’on a longtemps cru qu’il tétait les chèvres au pré… On pensait aussi qu’il volait bec grand ouvert pour gober des insectes au petit bonheur la chance. Il faut dire que cet oiseau est étonnant: as du camouflage, il est quasi invisible au sol ou sur une branche. C’est par ailleurs un migrateur au long cours: il parcourt des milliers de kilomètres pour passer l’hiver en Afrique équatoriale.

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