Et si la Suisse avait trouvé comment protéger ses alpages du loup?

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Et si la Suisse avait trouvé comment protéger ses alpages du loup?

L’an dernier, les pertes dues à des attaques de grands prédateurs sur les alpages suisses ont accusé une baisse marquée. Les mesures de protection semblent prouver leur efficacité.

Et si la Suisse avait trouvé comment protéger ses alpages du loup?

«Quand j’ai décidé de reprendre cet alpage, on m’a traité de fou!» Damien Jeannerat est conscient que son choix s’apparente à un défi: depuis le printemps, l’éleveur valaisan exploite l’alpage de Vérouet, suspendu au-dessus de la vallée de Derborence (VS). L’emplacement n’est pas seulement isolé – les 200 brebis y montent par un sentier escarpé –, mais il est aussi situé en plein milieu d’une zone où vivent deux grands prédateurs: plusieurs familles de lynx sont installées dans la région, et les biologistes savent désormais que le loup y passe régulièrement. De quoi décourager bon nombre de bergers, mais pas Damien Jeannerat, qui compte sur les chiens de protection pour assurer la sécurité de son troupeau.

Les méthodes évoluent

Le Valaisan incarne une génération d’éleveurs qui veulent voir l’avenir avec optimisme. Les faits lui donnent raison: le bilan des dégâts dus aux grands prédateurs a amorcé un net recul l’an dernier. 217 animaux de rente ont été tués par le loup en Valais en 2016, 46 seulement en 2017. Cette baisse marquée est constatée dans tout le pays, puisque le nombre de bêtes tuées en Suisse passe de 437 à 135. L’annonce surprend et rassure, aussi bien dans le camp des éleveurs que des protecteurs du canidé. Bien sûr, les spécialistes tiennent à nuancer ces résultats. «Plusieurs facteurs peuvent expliquer une fluctuation d’une année à l’autre, note Jean-Marc Landry, biologiste spécialiste du loup. En particulier l’évolution des populations de prédateurs ou des mesures de protection, mais la météo de l’été a aussi une influence.» Il faut ajouter à cela le fait que certains alpages, notamment dans le Haut-Valais, ont simplement été réaffectés et n’accueillent plus de moutons. Enfin, la récente attaque de Zinal, qui a coûté la vie à une dizaine de bêtes, montre que la situation n’est pas encore totalement sous contrôle. Cela dit, tous les acteurs s’accordent à voir dans cette baisse un signe encourageant, d’autant que les dégâts sur le bétail n’avaient cessé de grimper ­durant les cinq dernières années. Si elle se confirme, elle couronnerait le travail des éleveurs et des scientifiques qui sont convaincus qu’une cohabitation entre le loup et les brebis est possible sur les alpages de Suisse.

Des chiens qui font peur

«La majorité des éleveurs dont les bêtes paissent dans des zones à risque ont adapté leur manière de travailler, se réjouit Daniel Mettler, qui dirige le groupe Protection des troupeaux chez Agridea. Nous avons lancé il y a dix ans un programme de formation des bergers qui inclut la gestion de la menace liée aux prédateurs. Il commence à porter ses fruits. Par ailleurs, la communication se fait plus facilement, via des antennes cantonales de conseil.»
Alors que nous approchons de la cabane, un grand chien blanc fonce vers nous. À Vérouet, ils sont trois, des bergers de Maremme et des Abruzzes, à veiller sur le troupeau. Pour Damien Jeannerat, ce sont d’indispensables alliés: «Leur ouïe et leur odorat leur permettent de déceler la présence d’un prédateur bien mieux que le meilleur des bergers.»

Les chiens de protection sont les plus visibles des mesures de protection des troupeaux. Mais ils suscitent aussi le débat: impressionnants, ils font parfois peur aux randonneurs tandis que les incidents défraient la chronique. «Il ne faut pas dramatiser, répond Daniel Mettler. Il y a bien quelques promeneurs qui ont peur des chiens, mais l’information ne manque pas. Des cartes interactives permettent de repérer les itinéraires les plus adaptés, sans oublier les pancartes qui signalent la présence de troupeaux et de chiens.» Ce qui est certain, c’est que si les mesures de protection permettent d’envisager une vie alpestre avec les grands prédateurs, elle exige de la volonté du côté des éleveurs. «C’est un choix de vie, assure Damien Jeannerat. Nous sommes soutenus financièrement pour nourrir les chiens et disposons d’une offre de formation, mais je ne compte pas les heures que j’ai passées à les former.» Un choix qui implique, aussi, d’accepter le risque de voir quelques-unes de ses bêtes passer sous les dents du loup.

Alpages abandonnés?

Si l’optimisme de Damien Jeannerat l’encourage à poursuivre l’exploitation d’un alpage qui aurait été déserté, une incertitude subsiste: «Quelques alpages, notamment dans l’Oberland bernois, sont trop petits et trop isolés pour être protégés, note Daniel Mettler. Certains seront sans doute abandonnés ou exploités autrement, par exemple en optant pour des vaches mères ou des chèvres.» Une autre difficulté concerne ceux pour qui l’élevage ovin est une activité accessoire: «Il est plus facile d’adapter sa pratique et d’obtenir une aide financière pour un professionnel que pour un amateur, constate Jean-Marc Landry. Ces derniers doivent souvent faire l’impasse sur un chien de protection, ce qui peut déboucher sur des drames.»

Selon le scientifique, la question de la protection des troupeaux est intimement liée à notre vision de l’agriculture de montagne: «Nous devons décider si nous voulons pérenniser cette activité. Le retour du loup est un bon prétexte pour lancer ce débat.» En attendant, pour savoir si les résultats de 2017 se confirmeront, il n’y a plus qu’à attendre la fin de la saison d’estivage…

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Le loup s'installe

Il y a quelques années encore, les seuls loups à être observés en Suisse romande étaient des individus solitaires, souvent des jeunes à la recherche d’un territoire. Depuis, les choses ont évolué: une meute a élu domicile dans le val d’Anniviers (VS), une autre dans la région d’Augstbord (VS) et deux dans les cantons des Grisons et du Tessin. Le KORA, organisme responsable du monitorage des prédateurs en Suisse, relève également l’installation de trois couples, qui ne se reproduisent pas encore, dans le Jura vaudois, le Haut-­Valais et les Grisons.

Mieux le connaître pour mieux le gérer

«Jusqu’ici, on s’est basé sur la manière dont on imaginait que se comportait une meute.» Le constat du biologiste Jean-Marc Landry est sans appel: pour protéger efficacement les troupeaux, il faut comprendre la manière dont vit le loup. Après des années de recherches, des centaines de nuits blanches pour observer les troupeaux au moyen de caméras thermiques et des expériences réalisées en partenariat avec des parcs zoologiques, le scientifique s’apprête à publier un rapport en 2019. Ce qui est le plus intéressant, c’est que les premiers résultats tendent à prouver que si un loup solitaire s’attaque volontiers à une brebis, une meute jettera plutôt son dévolu sur un cerf: «Dans deux tiers des cas observés, c’est un loup seul qui s’approche d’un troupeau», détaille Jean-Marc Landry. Si les spécialistes se gardent de tirer des conclusions hâtives, ils constatent que la constitution de deux meutes en Valais coïncide avec une baisse des attaques sur les pâturages.
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