INTERVIEW
Christian Hofer: «La politique agricole ne peut à elle seule régler la question alimentaire»

Que réservera 2022 aux paysans suisses? La plupart des défis qui les attendent relèvent de choix de société. L’occasion de faire le point avec Christian Hofer, directeur de l’Office fédéral de l’agriculture.

Christian Hofer: «La politique agricole ne peut à elle seule régler la question alimentaire»

À la politique agricole doit désormais se substituer une politique alimentaire. Mais est-il possible de régler l’ensemble de la chaîne de façon coordonnée, sans privilégier les intérêts des consommateurs par rapport aux producteurs – ou l’inverse?

➤ Pour mettre en place un système agroalimentaire durable, il est de toute façon indispensable d’inclure les consommateurs dans la discussion. Leurs décisions d’achat les implique très largement dans cette chaîne allant «de la fourche à la fourchette» – et vice-versa! La politique agricole ne peut pas à elle seule régler toute la problématique alimentaire.

En matière de réduction des intrants de synthèse, l’OFAG évolue sur une ligne médiane tenant compte d’une partie de la profession qui estime que l’Office en fait trop, et d’une autre qui souhaite qu’il s’engage plus fermement dans cette voie. Peut-il agir efficacement de la sorte?

➤ Notre responsabilité est de trouver une voie pour atteindre des objectifs à la fois ambitieux et réalistes, par des améliorations progressives et non révolutionnaires. Oui, il y a des positions extrêmes, et nous devons dialoguer avec les uns et les autres. Avancer par compromis selon le modèle suisse est parfois frustrant, mais on reste engagé sur ce chemin, par la recherche de variétés résistantes, par des mesures comme les prestations écologiques requises et par le soutien apporté aux agriculteurs pour répondre aux attentes environnementales de la société.

Le risque climatique est aujourd’hui devenu un facteur majeur d’incertitude financière pour les agriculteurs. N’est-il pas urgent de créer un outil étatique pour assurer leur protection?

➤ La PA2022+ comprenait une assurance-récolte. On verra lors de la présentation du futur rapport (voir l’encadré ci-dessous) si le Parlement entend remettre cette proposition en discussion. Entre-temps, le risque climatique a été réévalué à la hausse. En collaboration avec l’Office fédéral de l’environnement et la branche elle-même, nous sommes en train de réactualiser la Stratégie climatique 2011. Sur deux axes: adapter au nouveau contexte l’ensemble du secteur – races, variétés végétales, place des cultures spéciales, etc. – et le soutenir pour réduire ses émissions de CO2. Nous aurons une stratégie définie à la fin du second semestre.

Le projet de PA 2022+ allait dans le sens d’un redimensionnement de la production animale. Quelle place aura l’élevage dans le futur?

➤ La Suisse est un pays d’herbages et l’élevage va, à mon sens, garder une place fondamentale. Mais il est nécessaire de renforcer la production végétale et d’augmenter la surface qui y est dévolue, pour tenir compte de l’évolution des habitudes alimentaires et de la réduction probable
de la consommation de viande. L’agriculture doit trouver son compte dans ce changement.

Par le biais des paiements directs et des protections douanières, l’agriculture suisse est la plus largement subventionnée au monde. Certains pointent les limites de ce système…

➤ Il y a une réflexion d’ensemble sur le financement étatique de la branche, qui représente 50% du revenu agricole. Par le passé, le secteur est parvenu à se défendre de façon autonome et efficace. Les protections douanières sont toujours fermement demandées par les paysans, mais on pourrait imaginer qu’elles soient plus ciblées sur leurs intérêts. Quant aux paiements directs, ils ont un peu baissé, mais l’enveloppe pour 2022-2025 est stable. Cet outil reste performant pour permettre à la branche de répondre aux attentes de la société, mais il pourrait évoluer. Un système d’objectifs à atteindre plutôt que de directives contraignantes serait à même de responsabiliser les agriculteurs tout en réduisant la charge administrative, un problème régulièrement soulevé. Ce n’est pas sans risque et là aussi, il faudra soutenir les paysans dans cette voie.

Les grandes lignes de l’agriculture sont largement déterminées par les urnes, avec des discussions très dures. Comment vous situez-vous dans ce contexte?

➤ Le dialogue entre les différents acteurs est essentiel. Il faut que les consommateurs gardent à l’esprit que l’agriculture est un secteur économique qui doit continuer à exister, et qu’avec 8 millions d’habitants en Suisse – 10 millions en 2050! – elle doit conjuguer efficience et durabilité. Les paysans, eux, doivent aussi être à l’écoute, ne serait-ce que parce que les clients orientent le secteur par leurs décisions d’achat. Le fait que le public s’intéresse fortement à la thématique alimentaire est une très grande chance pour eux, et non un danger! Si on considère cette implication dans leur travail comme un risque, on s’interdira d’avancer.

Quel est votre regard sur la nouvelle politique agricole européenne (PAC), portée par un argumentaire écologique et favorable aux petites exploitations, dont beaucoup dénoncent en réalité le manque d’ambition en matière de durabilité?

➤ Échanger avec les responsables à Bruxelles est important pour nous. Dans certains secteurs (bien-être animal, réduction des phytos), on est plus avancé, et dans d’autres, on peut s’inspirer de la PAC. En tout cas, on constate que l’agriculture suisse n’est pas seule à viser la durabilité et qu’on ne peut se reposer sur nos lauriers.

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): KEYSTONE/CHRISTIAN BEUTLER

Bio Express

Âgé de 49 ans, ce natif de Bannwil, dans l’Oberaargau bernois, dirige depuis 2019 l’Office fédéral de l’agriculture, dont il a été sous-directeur de 2009 à 2017, avant de passer deux ans à la tête de l’Agriculture du Canton de Berne. Celui qui a grandi dans la ferme familiale est titulaire d’un diplôme d’ingénieur agronome de l’ETH Zurich, d’un brevet d’enseignement et d’un MBA décroché à la Haute école spécialisée bernoise. Son parcours professionnel passe par Profi-Lait, l’Association pour le développement de la culture fourragère ainsi que l’entreprise suédoise spécialisée dans les installations de traite et d’étables DeLaval, à Sursee (LU).

Un nouveau rapport avant l’été

Au printemps dernier, le Parlement suspendait l’examen du projet PA2022+ présenté par le Conseil fédéral, et chargeait celui-ci de lui soumettre d’ici à cette année un nouveau rapport sur l’orientation future de la politique agricole. «Nous sommes en train de l’élaborer dans un processus participatif incluant toute la chaîne de production alimentaire ainsi que les cantons, commente Christian Hofer. Il sera dévoilé avant cet été. Le Parlement décidera alors s’il veut en débattre ou renvoyer une nouvelle fois le projet au Conseil fédéral.»

+ d’infos blw.admin.ch