Cet ange gardien espagnol veille sur la Maison du Prieur de Romainmôtier

Portraits
Jésus Queijas
Cet ange gardien espagnol veille sur la Maison du Prieur de Romainmôtier

Monument unique en Suisse, la Maison du Prieur abrite un salon de thé connu loin à la ronde. Jésus Queijas y insuffle une atmosphère particulière, où partage et échange ne sont pas de vains mots.

Cet ange gardien espagnol veille sur la Maison du Prieur de Romainmôtier

Pousser la lourde porte en bois de la Maison du Prieur, à Romainmôtier (VD), c’est entrer dans un monde différent, où le temps ne semble pas avoir prise. Construite vers 1280 dans la cour d’enceinte de l’abbatiale, cette demeure a traversé les siècles pour nous parvenir presque intacte, révélant des trésors enfouis. Mais cette vénérable bâtisse ne serait pas aussi vivante sans la présence de Jésus Queijas, qui en prend soin depuis vingt-deux ans. Avec sa compagne Margot ­Venetz, il s’occupe du salon de thé qu’elle abrite, organise des visites commentées et gère une part administrative.
«Je mets la soupe à cuire et je suis à vous!» Le ton est donné: ici, l’accueil et le partage priment toute autre considération, lucrative notamment. Tous les jours que l’année fait, Jésus maintient ce lieu ouvert à toute personne de passage, qui peut y déguster un thé, des pâtisseries maison ou un repas simple, dans une atmosphère chaleureuse et authentique, où chacun se sent accueilli comme un seigneur. «Cette demeure était destinée à recevoir des hôtes de marque, aristocrates et hauts prélats, qui voyageaient à travers le comté de Savoie au Moyen Âge, explique le gardien des lieux. Elle est la dernière connue à ce jour à avoir survécu aux affres du temps, alors qu’il existait plus de mille maisons d’hôte de ce type à l’époque. Lui redonner cette fonction de refuge permet de renouer avec son rôle historique.»

L’amour du patrimoine
Prendre soin d’une telle demeure exige cependant un dévouement total, presque monastique. «L’engagement de mon compagnon pour cet endroit est tellement profond que la pierre porte déjà son empreinte, souligne Margot Venetz. Sans lui, cette bâtisse ne pourrait continuer à vivre ainsi, dans ce bel esprit de partage. Jésus est un être fondamentalement gentil, qui déborde de sensibilité. Il amène à la Maison du Prieur sa poésie et son esthétisme.» Ce ne sont pas les vieilles pierres uniquement pour elles-mêmes qui captivent le quinquagénaire, mais plutôt les multiples histoires qu’elles véhiculent. «D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette attirance et ce respect pour les matériaux anciens. Ils nous racontent une histoire, celle des hommes qui ont bâti ces monuments, façonné ces meubles anciens, tissé ces tentures. À travers une pierre taillée, une poutre peinte ou une table, ces artisans ont laissé une trace discrète de leur vécu.» Les bâtisses anciennes et les vieilles pierres sont le fil conducteur de la vie de Jésus. Tout jeune déjà, il se rappelle avoir tenté de graver son nom dans une pierre de la ferme qu’il habitait avec ses grands-parents, en Galice. À peine plus tard, fraîchement débarqué d’Espagne en Suisse, il jouait aux Indiens et aux cow-boys dans le château de Bulle, explorant les moindres recoins d’une bâtisse offrant un terrain de jeu unique. Jeune adulte, il se passionne pour des monuments historiques implantés dans des endroits improbables en Valais, entraîné par son meilleur ami. Et aujourd’hui, il guide avec passion les personnes qui le souhaitent à travers les pièces chargées d’histoire de la Maison du Prieur. «Ici, on peut toucher et ressentir ce témoignage unique de notre patrimoine. Mais ce lieu n’est pas devenu un musée vide de sens et sans âme, il continue à vivre au quotidien, à travers les gens qui viennent nous rendre visite et les fêtes qui sont organisées dans les diverses salles.»

La porte est toujours ouverte
Les découvertes, le partage, l’échange: ces termes, qui pourraient paraître galvaudés, prennent une tout autre dimension au contact de Jésus. On le retrouve tour à tour mécanicien sur automobiles «pour faire plaisir à mes parents», brocanteur, père au foyer, restaurateur d’objets anciens, professeur de dessin et désormais gardien de la Maison du Prieur, au gré des rencontres qui ponctuent sa vie. «Chaque personne qu’on croise apporte sa petite pierre à l’édifice de sa propre existence.» L’une de ses plus grandes richesses est certainement d’avoir gardé la capacité rare de s’émerveiller de choses simples de la vie, de s’émouvoir et de transmettre cet étonnement à d’autres. D’une simple paille de blé ou de seigle, il crée une flûte aux sons étonnants, qui met des étoiles dans les yeux des enfants… et de leurs parents venus boire un thé. «Quand j’aidais mes grands-parents pendant les moissons en Espagne, sous le soleil estival, le travail s’effectuait en chansons et en musique, pour faciliter le labeur. Une flûte en paille de blé mettait alors du cœur à l’ouvrage.» Avec la modestie qui le caractérise, il avoue être simplement heureux de contribuer ainsi à la transmission d’une tradition vivante et de techniques anciennes aux générations futures.
Et quelle place tient la religion dans cette histoire, quand on s’appelle Jésus et qu’on veille sur la Maison du Prieur, à côté de la plus ancienne abbatiale de Suisse? «Il y a bien longtemps que j’ai abandonné la religion au sens classique du terme. Pour moi, la spiritualité se trouve ailleurs, dans le partage et l’amour qu’on porte à son prochain. Dieu est en chacun de nous.»

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): François Wavre/Lundi13

En dates

Juin 1968 Départ d’Espagne pour la Suisse avec ses parents, à l’âge de 7 ans. Un arrachement pour Jésus, qui vivait jusqu’alors avec ses grands-parents.
Janvier 1990 Il fait le choix d’abandonner son travail de mécanicien sur automobiles pour s’occuper de ses deux filles, Thaïs et Neige, afin qu’elles ne manquent pas de l’amour parental qui lui a fait défaut.
Mars 1995 Rencontre Katharina von Arx, propriétaire aujourd’hui décédée de la Maison du Prieur, à Romainmôtier, et tombe sous le charme de ce lieu.