Ce biologiste a la tête aussi dure que celle des bisons d’Europe qu’il défend

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Ce biologiste a la tête aussi dure que celle des bisons d’Europe qu’il défend

Après s’être pris d’affection pour les libellules, le biologiste vaudois est devenu expert en bisons d’Europe. Il espère garantir leur survie en les amenant dans les bois de Suchy.

Ce biologiste a la tête aussi dure que celle des bisons d’Europe qu’il défend

Tenace. C’est le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on rencontre Alain Maibach. Voilà déjà dix ans qu’il espère que la forêt de Suchy, dans le Nord vaudois, accueille la première cellule de conservation du bison d’Europe en Suisse. Il est même devenu l’un des rares spécialistes helvétiques de cet animal emblématique, dont il a pourtant longtemps ignoré l’existence. «L’idée de créer un lieu pour préserver le bison d’Europe vient du garde forestier Michel Mercier, rappelle le biologiste. Il m’en a parlé en 2007, adossé à une voiture en bordure de route. Je cherchais alors un nouveau défi.» Les deux hommes n’imaginaient pas alors que leur projet les occuperait pendant une décennie, le Conseil d’État vaudois ne leur ayant donné le feu vert que cette année. Ne reste aujourd’hui qu’à trouver des sponsors pour que les bisons puissent faire le voyage jusqu’à Suchy. «Les derniers kilomètres sont les plus durs, concède Alain Maibach, reconnaissant être devenu philosophe avec le temps. Un peu comme lorsqu’on court un marathon.»

Sur le lac ou en forêt
L’homme, qui a grandi à Yverdon, n’est pas un coureur de fond. Il a préféré l’athlétisme durant sa jeunesse, avant de se mettre à la navigation. Il possède d’ailleurs toujours une barque sur le lac de Neuchâtel, lui permettant de s’évader en longeant les roseaux, gardant sa passion pour les trains électriques pour les jours de mauvais temps. Quand il n’est pas sur l’eau, il parcourt le canton au volant de son imposant 4×4, allant d’un chantier de renaturation de marais à celui des étangs vitaux pour la biodiversité du pays.
Rien ne prédestinait pourtant ce fils d’ouvrier aux ateliers CFF d’Yverdon à une telle carrière. «J’étais en générale scientifique avant de faire un apprentissage de dessinateur géomètre. J’ai terminé premier du canton. On m’a alors conseillé de viser plus haut. J’ai eu beaucoup de chance d’intégrer l’Université de Lausanne après avoir passé le préalable.» Alain Maibach, se qualifiant alors de «pugnace et un peu sauvage», se passionne pour la botanique et la zoologie. Il se rend compte qu’il a de la facilité et que les musaraignes, animaux d’étude à Lausanne, ne l’intéressent pas vraiment. Il décide donc de poursuivre ses études à Neuchâtel, pour se plonger dans le monde des insectes, des calopteryx en particulier. Ces libellules lui permettent de voyager en Europe et même de réaliser un atlas qui leur est dédié, avant de commencer son master. Il consacrera ensuite son doctorat – sept ans de recherches – à des mouches, les syrphes, de bons indicateurs de la santé des marais, dont il est devenu un spécialiste. Sa femme se charge alors de l’élevage des mouches, «chose qu’elle n’aurait jamais pensé faire. Elle est admirable.»

Influence de ses professeurs
Le couple a trois enfants quand Alain Maibach décroche une bourse pour partir étudier les anciennes forêts de Nottingham, en Angleterre, pendant un an. Sa famille le suit. «Cette expérience nous a unis. On a été très soutenus à l’époque, il est donc naturel pour moi d’être aussi là pour mes enfants aujourd’hui.» Souvent, son regard se perd au loin. Il a repéré une mouche, ce qui ne lui fait pas perdre le fil de ses explications pour autant. Il sait captiver une foule, en vulgarisant son vaste savoir. «J’ai eu de très bons professeurs, très durs aussi. Je suis passé à la moulinette de Daniel Chérix. Il nous drillait. Les meilleurs élèves arrivaient à réciter douze secondes de leur exposé avant qu’il ne les interrompe. Il faut apprendre à se mettre en avant. Cela m’a marqué. Si on est pertinent, les gens nous écoutent.» Il dit avoir aussi beaucoup appris en côtoyant «l’impitoyable Pierre Cherbuin toujours prêt à défendre sa cause» et son directeur de thèse, Pierre Goeldlin, alors à la tête du Musée de zoologie de Lausanne.

L’art de rebondir
Cela lui forge le caractère. En 1997, quand le poste académique qu’il convoitait lui passe sous le nez, il ne se laisse pas abattre. Il lance alors son propre bureau d’études en environnement à Oron-la-Ville, le village de son épouse. Il s’y investira même en politique pendant douze ans, devenant le premier président du Conseil communal de la commune fusionnée. Mais sans appartenir à un parti: il préfère être maître de ses choix, en son âme et conscience. Suivre un mot d’ordre, très peu pour lui. «J’aime être rassembleur et garder ma curiosité intacte, quel que soit le sujet abordé. Il faut parfois savoir se mettre à la place des autres.»
Vingt ans plus tard, son bureau emploie quatre collaborateurs. On lui doit la renaturation de la tourbière de la Sagne du Campe, à la vallée de Joux, mais aussi l’aménagement de couloirs pour la faune autour de l’aérodrome de Payerne et peut-être l’arrivée de bisons d’Europe à Suchy d’ici à l’été 2018. À 57 ans, Alain Maibach est content de sa carrière, mais il est surtout fier de ses enfants et de ses trente ans de mariage. Ses fils et ses filles étaient d’ailleurs présents tous les quatre, lors de sa dernière conférence sur les bisons, qui a fait salle comble au château d’Yverdon. «Ils sont tous venus, parfois de loin, ce soir-là, alors que j’ai souvent été absent, même les week-ends, pendant leur enfance, ce qui a parfois été dur. Leur soutien me touche beaucoup.»

+ D’infos www.bisons-suchy.ch

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Thierry Porchet

En dates

1989 Naissance de son premier enfant. Trois autres viendront agrandir la famille en 1990, en 1993 et en 1996.
1994 Départ en famille pour l’Angleterre. Il bénéficie d’une bourse du Fonds national suisse qui lui permet d’aller étudier les syrphes dans les très vieilles forêts de Nottingham pendant un an.
2018 Arrivée espérée d’environ cinq bisons d’Europe dans l’unique cellule de conservation de cette espèce prévue en Suisse. Elle sera créée dans les bois de Suchy (VD).