Un peu d’ordre dans mon beau désordre
Un peu d’ordre dans mon beau désordre

Ouvrir son jardin au public pousse à certaines performances, comme celle de faire un peu d’ordre dans les allées, étiqueter des plantes et poser quelques aiguillages afin de rendre les lieux accueillants et compréhensibles sans guide attitré. Cela prend du temps mais ça évite d’en perdre et, sous prétexte d’informer le visiteur, je soigne aussi ma fâcheuse tendance à oublier le nom de ce que j’ai planté ou pire, à oublier que j’avais planté là quelque chose. Ainsi donc, l’automne passé déjà, j’avais décidé de prendre les choses en main et, grâce à la complicité de ma maman et de son ferblantier, j’ai ramené de Bretagne un joli lot de vieilles ardoises recyclables au jardin. Restait à savoir comment découper et trouer ces belles pierres,  à trouver le feutre blanc ad-hoc (un Edding 4040 déco pour surfaces poreuses et rugueuses, merci Ça pousse pour le conseil!), et le tour était presque joué.

Au potager, j’ai opté pour des ardoises entières, coincées derrière les planches. La liste des variétés qui y figure n’est pas le fruit d’une longue cogitation sur le cycle des rotations et les associations de cultures, mais plutôt le résultat d’une plantation instinctive ou opportuniste. Je m’explique. En fait, je suis incapable de préparer un plan de culture avant le démarrage de la saison, et je n’ai  aucune envie d’avoir un  agenda à gérer au jardin. Donc quand vient le moment, je fais le tour des potagers et je choisis grosso modo les emplacements des variétés, en essayant de ne pas faire comme l’année précédente, et en considérant surtout le volume que prendront les fleurs et les légumes, leur vitesse de croissance, l’exposition qui leur convient le mieux, mais aussi ce qui pousse encore sur la butte et ce qui est apparu spontanément. Grâce aux ardoises, je peux désormais noter de suite mes idées avant qu’elles filent, rajouter les dates des semis ou plantation quand elles se concrétisent, biffer un nom ou le remplacer quand un espace se libère. Comme je m’organise chaque année un peu mieux,  j’essaie aussi de tenir à jour un petit fichier à l’ancienne, où les espèces cultivées sont classées par ordre alphabétique, avec nom des variétés, date de semis et de récolte, échecs et réussites.

Dans le verger et les massifs, les plantes qui ont un nom latin « qui ne rentre pas », comme par exemple  Escholtzia stauntonii (menthe en arbre), sont parées  d’une plaquette en ardoise fichée sur bambou: elle remplace avantageusement l’étiquette en plastique qui se désagrège ou s’enterre avec le temps. Idem  pour les arbustes qui intriguent, comme le poivrier du Sichuan (Zanthoxylum piperitum), la  baie aux cinq saveurs (Schisandra shinensis) ou le Paw Paw (Asimina triloba). Pour les arbres fruitiers, j’ai fait plus simple, en indiquant la variété sur le pot en terre cuite renversé qui coiffe les tuteurs et abrite les perce-oreilles. L’effort est conséquent mais pas du tout systématique. Je ne tiens pas à créer un jardin botanique et j’ai une mémoire à entretenir. Alors tant pis si j’ai des blancs: je les assume. Un jardin sauvage doit garder une part de mystère.

 

Texte(s): Aino Adriaens
Photo(s): Aino Adriaens