Osez les nèfles!
Osez les nèfles!

Chic, c’est la saison des nèfles! C’est le raffut des merles dans les branches du petit arbre qui m’a avertie qu’il était temps de les cueillir ou de les ramasser. Merci les gars, elles sont blettes à point!  Dare dare, j’ai appelé mon amie Mira qui joue volontiers les merlettes. Dans son pays d’origine, la Serbie, il y a des néfliers dans tous les vergers et chaque fois qu’elle voit le mien croulant sous les fruits, elle pousse des cris de bonheur qui réchauffent tout le jardin.  Pourtant le fruit ne paie pas de mine. Il est brun et rond, avec au sommet un nombril aplati qui lui a valu en France le sobriquet peu flatteur  de «cul de chien» . Rien à voir donc avec le néflier du Japon, aux fruits jaunes et charnus.  Celui dont je parle est beaucoup plus rustique. Originaire du sud-est de l’Europe et d’Asie mineure, Mespilus germanica est un petit arbre dégingandé, sauvageon ou greffé sur aubépine, qui était autrefois assez courant dans les campagnes car on prêtait à ses fleurs, ses fruits et son bois de multiples vertus.  Mais avec le temps, relégué comme fruit des pauvres face à la concurrence exotique, les nèfles sont tombées dans l’oubli, et à part Mira, mes deux garçons et quelques initiés, je ne connais pas grand monde qui se jette dessus pour en sucer la chair brunâtre!

Le fruit se mange donc blet. Comme le cynorrhodon, il faut attendre un coup de gel pour qu’il devienne mou et consommable, de préférence au jardin car il est intransportable. C’est là qu’intervient Mira et ses conseils avisés: «Il faut déchirer le côté pointu et presser doucement la pulpe en dehors pour la sucer directement, puis on jette les noyaux et les moustaches. Mais moi je préfère ceux qui ne sont qu’à moitié mûrs car j’adore ce goût de la peau dure et encore verte qui serre la bouche, comme une poire un peu acide » me raconte-elle avec un sourire gourmand et un accent délicieux. Autant dire que ce n’est pas facile à manger proprement, qu’on s’en fout plein les doigts et les babines, mais comme c’est tellement bon et que personne ne regarde, on en rit de bon cœur comme des enfants en maraude. «Quand j’étais petite, on récoltait les nèfles un peu avant le gel et on les étalait directement sur nos réserves de blé stockées au grenier. On les surveillait de près pour manger au fur et à mesure celles qui étaient mûres. Si tu ne les cueilles pas rapidement, ce sont les merles qui vont tout manger » me prévient Mira.

Et bien soit. Puisque c’est le bon moment, je vais commencer par en faire de la compote. Il suffit de faire éclater les nèfles à chaud dans une casserole puis de les passer au « passe-vite » pour obtenir une jolie quantité de pulpe que je conserve en bocaux. Cette marmelade se mange en dessert, mais accompagne aussi parfaitement la volaille des repas de fête. Ce week-end, j’en étalerai aussi une partie au grenier, pour le plaisir des yeux et des papilles. Et le reste, ce sera pour les oiseaux, pour Mira et pour tous les petits et grands enfants qui osent goûter et savent apprécier ces fruits au parfum oublié.

Texte(s): Aino Adriaens
Photo(s): Aino Adriaens