La nuit des sphinx

La nuit des sphinx
La nuit des sphinx

De retour de vacances à la tombée de la nuit, on s’est tous précipité au jardin, pressés de découvrir sa métamorphose annuelle en jungle tropicale.  Un moment de bonheur indispensable pour atténuer le blues de la rentrée et sauter du lit avec une pêche d’enfer le lendemain matin. Une  jungle donc, le terme n’est pas usurpé.  Car cela stridule de toute part. Car il y a des lianes à foison. Celles de la vigne qui étire ses bras bien au delà de la pergola, celles du liseron qui grimpe à l’assaut de tout ce qui ne bouge pas trop et qui lie, emmêle et terrasse  jusqu’aux plus vigoureuses des vivaces. Chacun de nous part dans une direction,  s’émerveille, s’exclame, s’interpelle. Nos pieds se fraient un passage dans les allées, glissent sur les reines-claudes, roulent sur les pommes.  Trop généreux, le mirabellier s’est cassé une branche lourde de fruits. Les tomates sont à la fête, les choux font la tête, les haricots et les maïs assurent les guirlandes et la haie d’honneur. Et Georges le paon nous accueille triomphalement.

Mais la nuit nous enveloppe déjà de parfums capiteux. Celui des melons qui s’échappe de la serre. Celui des herbes, fleurs et feuillages du jardin. C’est l’heure des sphinx, et ils sont bien au rendez-vous du chèvrefeuille, des saponaires et des belles-de-nuit qui commencent à s’ouvrir. On les guette et tout à coup ils sont là, comme venus de nulle part en bourdonnant.  Il y a le sphinx du liseron dans son pyjama rayé rouge et noir. Vol saccadé, paille déployée, l’insecte s’enivre au chevet des corolles jaunes sans trop se soucier du flash d’Antoine, qui a déjà sorti son attirail.  Sa chenille a grandi dans la jungle, où elle dévore les feuilles de liseron. Le sphinx du pin nous vient d’ailleurs. Le sphinx de l’euphorbe, petit et rose,  nous tient à l’oeil  et aux antennes en sirotant les saponaires. Pas de sphinx de l’épilobe en vue, même si les plantes sont là qui ont nourri de belles chenilles en juillet.

Le ballet des papillons ne dure pas longtemps, s’attarde à peine autour des népétas. Car la nuit est dangereuse. Les chauves-souris mangent des sphinx depuis la nuit des temps, et elles sont déjà nombreuses à virevolter entre les arbres. Pourtant, à l’heure où les insectes disparaissent et où la nuit se fait moins noire, notre jardin reste un éden. Il suffit de le vouloir.

Texte(s): Aino Adriaens
Photo(s): Antoine Lavorel