Construire un mur en pierres sèches est un plaisir qui se partage – novembre 2016

Construire un mur en pierres sèches est un plaisir qui se partage – novembre 2016
Construire un mur en pierres sèches est un plaisir qui se partage – novembre 2016

Si certains ont «déjardiné» depuis longtemps, expression locale qui signifie «qu’on fait tout propre en ordre» avant l’hiver, de notre côté nous jardinons plus que jamais, un peu comme si un contre-la-montre s’était engagé face au froid qui menace et à la lumière qui faiblit. Il y a les récoltes, bien sûr, qui s’alignent dans la cave et s’amoncellent dans deux tambours de machine à laver enterrés au jardin. Mais aussi les derniers semis et plantations dans la serre et au verger, l’élévation de nouvelles buttes, le bouturage, la couverture des sols et les soins au poulailler, transformé en bauge avec les récentes pluies.

Un mur et 44 mains
Ces dernières semaines ont aussi et surtout été marquées par d’incroyables moments de partage. Des dons ou des échanges de graines, de légumes, de bambous, de vivaces, de confitures et de coups de main. Peu avant les relâches, nous ­avions proposé, dans Terre&Nature, trois cours de construction en pierres sèches avec le muretier Éric Vaucher, toujours enclin à soutenir les projets permacoles avec patience et savoir-faire. Le succès a dépassé nos espérances et trois équipes de joyeux apprentis se sont relayées pour redonner une âme aux cailloux que nous ­avions récupérés sur un chantier voisin (voir Terre&Nature du 22 septembre). Du terrassement aux pierres de couverture, en passant par la pose des gabarits, le damage, l’empilement et le drainage, Éric s’est fait un point d’honneur à apprendre à chacun les bases du métier, garantes de la pérennité de l’ouvrage. Notre vocabulaire s’est étoffé de mots savoureux comme boutisse et chaille, celui de fruit a trouvé un nouveau sens et nous avons appris à distinguer au poids et à l’œil le caillou biscornu manquant dans le puzzle. La pluie et même la neige qui se sont abattues sur le chantier en pente n’ont découragé personne et le travail s’est poursuivi à l’abri d’une bâche, à grand renfort de thé et de far breton. Ma crainte qu’on nous reproche de faire bosser les autres à notre profit a été levée de façon unanime dès le premier cours. Pour ­Giovanna Vegezzi, venue de Genève, la motivation était sans faille: «Ce n’est pas souvent que de telles occasions d’apprendre sont offertes et ce qui se passe dans ce jardin profite à beaucoup de monde.» Le mur n’est pas fini, mais au printemps, c’est sûr, il sera fin prêt pour accueillir lézards et musaraignes.

La force des réseaux
Le troisième pilier de la permaculture, à savoir le partage sous toutes ses formes, s’est joué aussi au-delà des limites du jardin. Durant tout un week-end, une quinzaine de bénévoles réunis par la force des réseaux, dans ce cas précis celui de Kokopelli, n’ont pas ménagé leurs efforts pour sauver de la destruction une jeune haie champêtre plantée par notre fils Gaël dans une parcelle voisine. Les quelque deux cents arbustes indigènes s’épanouiront ­dorénavant à Agiez (VD), sur le domaine de l’agriculteur bio et permaculteur Patrick Frey. Partout en Suisse romande, de tels élans de solidarité, d’entraide et d’échanges se multiplient dans les jardins, mais aussi dans les exploitations agricoles qui osent de nouvelles voies (voir encadré). Mues par l’envie de consommer autrement, de changer de vie ou simplement de travailler la terre, des personnes venues de tous les horizons se rencontrent et tissent des liens au cours de chantiers participatifs, de trocs et de visites. Que s’est-il donc passé pour susciter un tel retour à la terre? «Je crois que le film Demain, projeté sur les écrans au début de l’année, y est pour beaucoup. Enfin un film qui ne nous plombe pas le moral et donne envie d’agir à sa petite échelle», relève Cathy Zanola-Rossier, de Lavigny (VD). Un témoignage qui converge avec celui de nombreuses autres personnes rencontrées lors de cette année permacole. Une lame de fond est en marche, et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Empêcheurs de jardiner en rond
Rien? Sauf peut-être la résistance de voisins et d’autorités communales ou cantonales qui – on ne peut le cacher – déploient souvent beaucoup d’énergie et de règlements tatillons pour saper l’enthousiasme des nouveaux jardiniers. Là encore, les témoignages sont innombrables et suscitent souvent incompréhension, colère ou amertume. «Dans les petites communes, les gens du cru ont souvent tendance à se méfier des idées nouvelles, mais je pense qu’il y a aussi pas mal de jalousie face à ces néoruraux qui jardinent autrement et avec succès», souligne Michel Woeffray, créateur du Jardin du Pissenlit, à Bulle, et conseiller en permaculture. La question reste ouverte et il est probable que, demain, des sociologues s’y intéresseront.

Texte(s): Aino Adriaens
Photo(s): Aino Adriaens