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En attendant le gypaète
En attendant le gypaète

Dans la télécabine qui nous amène ce matin sur les hauts de Loèche, en Valais, les skieurs aux combinaisons fluos partagent l’espace confiné avec des photographes en treillis de camouflage.

Encombrés par nos trépieds, skis, bâtons et sacs à dos, nous quittons progressivement les ombres bleues de la vallée pour rejoindre les crêtes ensoleillées. L’odeur de la crème solaire promet une radieuse journée.

Au sommet de la grande falaise, un peu plus tard, les vénérateurs de l’aigle-vautour sont alignés tels des créneaux sur un rempart. Je fais partie du cordon et j’ai gagné le droit d’occuper mon mètre carré en venant par la première benne.

A chaque nouvelle arrivée de la télécabine, le nombre des fidèles grandit pour atteindre bientôt une quarantaine de personnes.  Je dénombre 28 trépieds alignés qui supportent des appareils photos aux objectifs démesurés pour seulement trois paires de jumelles.

Un accenteur alpin vient se poser devant nous sur une pierre émergeant dans la neige. Son plumage ressemble à la structure de la roche, jusqu’aux stries rousses de ses flancs qui rappellent les lichens orangés. Une splendeur!

«Merde on ne peut rien faire, il est trop près. Tant pis on ne peut pas se concentrer sur tout…»

Je dois malheureusement subir les remarques de mes voisins qui semblent trouver le temps long. Ils se mettent à partager leurs souvenirs de voyages, montrant leurs prises au dos des boîtiers.

«C’est quoi celui-là?»

«Un rollier. Quand tu vas en Hongrie, y en a partout.»

«Moi j’ai fait les accouplements en Espagne.»

«Ah ouais, moi j’ai fait de la canepetière là-bas.»

«Moi j’ai autant de plaisir à photographier une bête hermine (sic!) qu’un éléphant en Namibie.»

«J’ai regardé pour aller faire du tétras au Tyrol, mais deux mille balles pour un seul oiseau, c’est pas très rentable.»

Quelques splendides niverolles se sont jointes aux accenteurs alpins qui cherchent de la nourriture dans la neige soufflée, à quelques mètres seulement de nous. La discussion vire maintenant au jargon technique:

« J’aime bien sous-exposer un peu, ça dégrade moins et les couleurs ressortent mieux. Sur la neige, je mets 0,3 ou 0,4, sinon tu crames le gris des ailes. De toute façon l’appareil corrige. Quoi qu’il en soit, je ne vais pas passer une heure à photoshoper une image. Quand c’est raté, c’est raté.»

«Bon, ben on l’attend quoi.»

«Qu’est-ce qu’il fout, on va l’appeler!»

«J’sais pas s’il vient chaque fois. C’est pas parce que tu pars le matin à la pêche que le soir tu manges du poisson!»

Une grande ombre se déplace soudain sur la pente enneigée. Le gypaète est là! Sans un mouvement d’ailes, il tourne un moment, s’élève dans le cirque rocheux et passe devant la haie d’honneur qui lui est réservée.

Les appareils se braquent, l’oiseau est mitraillé. Je n’ose pas imaginer le nombre de photos – toutes identiques – qui ont été prises durant ce bref laps de temps.

J’ai dans mon bloc un dessin de l’incroyable observation. Allez savoir pourquoi, j’ai envie d’illustrer ces lignes avec une image d’accenteur…

Texte(s): Pierre Baumgart
Photo(s): Pierre Baumgart

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