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Des pelleteuses pour les aprons
Des pelleteuses pour les aprons

L’histoire se déroule dans le sud-est de la France, au bord de la Durance, un affluent du Rhône. Une grande entreprise d’électricité française procède à la destruction d’un seuil sur cette magnifique rivière qui abrite une des dernières populations d’apron, un poisson très menacé que l’on connaît en Suisse, puisqu’il en resterait encore un peu dans le Doubs.

Proche parent des perches, mesurant une dizaine de centimètres, il vit sur le fond caillouteux des rivières. Sa robe terne et ses mœurs nocturnes rendent son observation particulièrement difficile.

Le chantier consiste à obstruer, à l’aide de gros blocs et de gravats, la rivière et de dévier son cours. On assèche la zone, le temps que les grosses machines de chantier cassent le seuil et évacuent le béton. Une fois les travaux terminés, on replace le cours d’eau dans son lit naturel.

L’opération, simple sur le papier, l’est un peu moins sur le terrain…

Afin de pallier ce désastre temporaire, il est impératif d’évacuer les poissons qui vivent sur le tronçon impacté. C’est là qu’intervient le bureau d’écologie pour lequel je travaille à cette campagne de pêche électrique, axée sur la sauvegarde d’une espèce emblématique.

Les poissons attirés par l’anode sont capturés dans des filoches et déplacés à l’aide de seaux, jusqu’à un grand bac oxygéné, où ils attendront avant d’être relâchés dans des eaux sûres. Ma mission consiste à prendre soin d’eux, après qu’ils m’aient été livrés par les porteurs de seaux qui défilent entre les pêcheurs et le bac, près duquel je suis posté.

Spirlins, blageons, barbeaux, loches, chabots et toxostomes frétillent dans les filoches. J’identifie,  trie les aprons que je mesure et fais en sorte que ce petit monde ichtyologique récupère le plus vite possible, après le traumatisme subi. Ce faisant, j’ai la chance assez unique de pouvoir contempler ces différentes espèces, dont certaines que je n’avais jamais vues.

Plus tard, à l’heure de la libération, je prends un apron dans ma main et le dépose dans la rivière en relâchant doucement mon étreinte pour le laisser filer. Il se dirige sur le fond caillouteux et se pose un instant, immobile. Je profite de ces précieuses minutes pour l’esquisser, avant qu’il ne rejoigne le courant, dans une brusque ondulation et ne disparaisse de ma vue.

Je rentre de cette mission avec la satisfaction d’avoir participé au sauvetage de plus d’une centaine d’aprons et d’avoir pu réaliser un dessin unique, dans des conditions un peu artificielles, il est vrai…

Texte(s): Pierre Baumgart
Photo(s): Pierre Baumgart

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