Avec l’aide de la Suisse, l’Ukraine se convertit au bio

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Avec l’aide de la Suisse, l’Ukraine se convertit au bio

Plus grand pays agricole d’Europe par sa taille, deuxième réservoir de terres arables du continent, l’Ukraine découvre l’agriculture biologique, fruit d’un projet de coopération mené par la Suisse. Reportage.

Avec l’aide de la Suisse, l’Ukraine se convertit au bio

Un océan de céréales. Tel est le paysage qui s’offre aux yeux de Vasil Loban. Au bord de la route défoncée traversant la plaine de Poltava, au centre de l’Ukraine, l’agriculteur laisse son regard se perdre au loin, là où ses immenses parcelles d’orge et de colza, bientôt prêtes pour la moisson, se confondent avec l’horizon. Vasil Loban peut se réjouir. La saison a été clémente, les récoltes s’annoncent bonnes et les prix sont au beau fixe. L’agriculteur, qui exploite un domaine reconverti au bio, ne cache pas sa reconnaissance à l’égard de la Suisse. «Le FiBL m’a ouvert des portes, en m’accompagnant techniquement dans ma reconversion, mais aussi en me mettant en relation avec des importateurs européens.» L’Ukrainien a en effet bénéficié d’un programme destiné à développer l’agriculture biologique dans son pays, orchestré par l’Institut de recherche en agriculture biologique (FiBL) basé à Frick (AG) et financé par la Suisse via le Secrétariat d’État à l’économie.

Ancien pilote de chasse du temps de l’URSS, c’est un peu par hasard que Vasil Loban se retrouve, au milieu des années nonante, à la tête de ce domaine de 500 hectares situé à 350 kilomètres à l’est de Kiev. Une toute petite exploitation à l’échelle d’un pays où la taille moyenne des fermes tourne autour de 1300 hectares. «Mais ça ne m’empêche pas de bien vivre», lance-t-il avec enthousiasme. Il y a sept ans, son domaine a été l’un des premiers du pays à recevoir le label bio remis par l’organe de certification ukrainien Organic Standard – mis sur pied par le FiBL et qui s’appuie sur les standards de production du bio européen. Plus récemment, ce sont les contrôleurs suisses de bio.inspecta qui sont venus le visiter. Désormais, Vasil Loban peut, comme une vingtaine d’autres producteurs ukrainiens, exporter ses blés, son millet et ses lentilles en Suisse.

Des terres propices

Le paysan ukrainien est cependant une exception dans son pays. Avec moins de 1% de la surface agricole utile totale consacrée au bio, la filière vient à peine d’émerger. «Le secteur agricole a toujours pesé lourd dans l’économie ukrainienne, mais il n’y avait historiquement pas, comme en Suisse ou en Allemagne, de tradition bio», observe Tobias Eisenring, chef de ce projet de coopération.
«D’un point de vue agronomique, l’Ukraine est pourtant le pays rêvé pour faire du bio», lance son collègue Toralf Richter, qui a accompagné ces dernières années de nombreux producteurs ukrainiens dans leur reconversion. Pourtant les terres noires, aussi appelées tchernozem, s’y prêtent bien. Elles sont considérées comme les plus fertiles du monde. Elles représentent 70% du territoire ukrainien. Riches en humus, elles possèdent des taux de phosphore et de potassium naturellement élevés.

Boosté par les Suisses

 

Dans la cour de ferme de Vasil Loban, en face d’un austère hangar, quelques tracteurs de la marque Belarus datant de l’indépendance ukrainienne sont alignés, ainsi que des semoirs affichant plusieurs milliers d’heures au compteur. «La lutte contre les mauvaises herbes est aujourd’hui notre principale difficulté», confie le producteur en désignant une série de sarcleuses et de herses étrilles. Le passage au bio n’a pourtant pas été une gageure pour l’Ukrainien: à l’image de nombre de ses collègues, Vasil Loban pratiquait auparavant une agriculture peu intensive. «Les prix des phytos et des engrais sont tels que les exploitants ukrainiens n’ont d’autres choix que d’y renoncer, glisse Toralf Richter. En outre la dévaluation de leur monnaie, en 2014, a rendu quasiment impossible l’acquisition de nouvelles machines.»

En pénétrant dans l’immense hangar de stockage où règne une chaleur étouffante, le maître des lieux énumère la quinzaine de cultures qu’il produit sur son exploitation: le blé, le tournesol, les pois, le soja, le maïs, l’amarante, l’orge, l’avoine, le millet et les lentilles sont stockés ici, à même le sol de terre battue. «J’ai élargi l’éventail de mes cultures depuis que je travaille avec la Suisse.» Vasil Loban a ainsi commencé, cette année, à cultiver l’épeautre, encouragé par les spécialistes du FiBL. «Nous avons fait davantage que du conseil technique avec les paysans en reconversion, relève Tobias Eisenring. Notre mission, c’était vraiment de créer une filière, de détecter les demandes sur les marchés ukrainiens et internationaux, de motiver des institutions et des individus locaux à développer des services de conseil technique agronomique et de mettre en relation les paysans avec les acheteurs, en Suisse ou ailleurs.»

Un marché demandeur

Aujourd’hui des dizaines d’importateurs européens, dont six firmes suisses (voir encadré en page 5), s’approvisionnent en Ukraine. Leur demande croissante a permis au bio d’exploser. Partie de zéro, la filière affiche en effet une croissance annuelle de 10%. Près de 400 paysans sont actuellement certifiés, soit deux fois plus qu’il y a trois ans. Vasil Loban ne cache pas sa fierté. Longtemps moqué par ses voisins, il est montré désormais en exemple dans sa région et accueille régulièrement des exploitants en visite. «Finalement, mes collègues s’aperçoivent que je m’en sors mieux qu’eux. Mes rendements ne dépassent pas les 3,5 tonnes par hectare, mais les prix sont bons: 660 euros la tonne de soja, 400 celle de blé bio, au départ de la ferme.» Toralf Richter loue quant à lui l’approche entrepreneuriale des paysans qu’il a accompagnés. «Dès qu’ils sentent une opportunité, ils foncent. Ils sont ouverts d’esprit et toujours prêts à s’améliorer.»

Une priorité nationale

Le lendemain, Vasil Loban participe justement à une journée technique organisée 120 kilomètres plus à l’est, à Mykhailyky, sur l’exploitation Agroecology, pionnière dans le secteur du bio depuis les années septante. Preuve que le bio est en train de devenir une priorité à l’échelle du pays, la vice-ministre de l’Agriculture, Olga Trofimtseva, est présente, répondant avec enthousiasme aux journalistes ukrainiens venus en nombre assister à l’émergence du «phénomène bio». Entre deux démonstrations d’une monumentale sarcleuse de 12 mètres de large, la vice-ministre affirme son souhait de voir son pays s’imposer mondialement comme une puissance agricole, y compris dans le secteur bio.

À quelques pas, dans la poussière dégagée par les Caterpillar à chenilles, Gleb Lukyanenko, qui gère les 6500 hectares de la ferme Agroecology, l’observe, les bras croisés. «Le soutien étatique à la filière bio est inexistant. Jusqu’à présent, on a dû se débrouiller tout seuls», rappelle-t-il. Il y a seulement quelques jours en effet que la loi régissant l’agriculture biologique a été promulguée. Ce pas, auquel le FiBL a largement contribué, est essentiel pour le développement du marché, affirme le jeune agriculteur. «Nous étions un des derniers pays à ne pas avoir de base légale en la matière! Résultat, nous manquions de crédibilité dans nos relations commerciales avec les acheteurs internationaux.» Gleb Lukyanenko, comme Vasil Loban, commercialise la quasi-­totalité de sa production à l’étranger. «Nous avons désormais une longueur d’avance sur nos voisins russes et kazakhs, qui possèdent les mêmes potentiels agronomiques que nous et pourraient très bien nous rattraper…»

Impossible d’acheter du terrain

Tout comme Vasil Loban, le gérant d’Agroecology attend plus de considération de la part de son gouvernement, plus préoccupé par l’annexion de la Crimée et le conflit dans le Dombass. «Nous sommes soumis à de trop nombreuses restrictions concernant l’accès à la terre», regrette Vasil Loban. À la chute de l’URSS, l’Ukraine a morcelé ses conglomérats agricoles en microparcelles attribuées à des millions d’ouvriers. Depuis lors, un moratoire empêche les paysans d’acheter les terrains qu’ils exploitent. «Entreprendre quelque chose de nouveau à l’échelle de mes 500 hectares m’oblige à aller parlementer avec des centaines de personnes différentes. C’est une perte d’énergie, une vraie entrave à l’investissement», souligne ce dernier.

Rattrapé par la réalité de son immense domaine, Gleb Lukyanenko donne quant à lui des instructions à ses ouvriers pour préparer les batteuses en vue des moissons. L’avenir semble sourire à ce jeune agriculteur chez qui les importateurs se pressent. «L’export nous tire vers l’avant, et tant mieux. Mais j’espère que le marché indigène se mette enfin à décoller.» Seuls 5% des Ukrainiens, dont le salaire mensuel moyen tourne autour de 250 euros, savent en effet ce que signifie le label bio. Ce qui n’empêche pas les deux exploitants d’envisager avec optimisme leur avenir: «On est partis de rien, mais on ira loin!»


 

Stefan Deubelbeiss, trader pour la firme lucernoise Terravera, qui importe des céréales d’Ukraine pour les revendre à des moulins suisses et européens.

Qu’est-ce qui vous amène en Ukraine?
D’abord les volumes. Ici, nous pouvons acheter d’immenses quantités de grains chez une poignée seulement de producteurs. Auparavant, nous nous fournissions en Hongrie et en Autriche, mais pour faire face à un marché toujours plus demandeur en marchandises bios, nous nous sommes tournés vers l’Ukraine et ses surfaces bien plus importantes!
À quelle fréquence visitez-vous vos fournisseurs?
Deux ou trois fois par an. Je viens toujours estimer les récoltes et les qualités en juin. Le reste de l’année, nous rencontrons les producteurs et contrôlons les installations de stockage et de tri.
Quels sont pour vous les points faibles de l’agriculture ukrainienne?
Les qualités et les quantités varient énormément d’une année à l’autre. On passe parfois du simple au double en termes de rendement, à cause des variations climatiques et du phénomène récurrent de sécheresse. D’autre part, les lourdeurs administratives ne nous facilitent pas la tâche. Les contrats font dix pages, contre une en Allemagne! Ce qui n’empêche pas l’Ukraine d’être un compétiteur de taille pour les agriculteurs de l’Europe de l’Ouest.

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller / DR

Bon à savoir

Voilà vingt ans que la Suisse mène des projets de coopération en Ukraine: mise en place d’un réseau d’eau potable, réduction de la consommation énergétique, soutien humanitaire dans les régions en conflit, etc. Pour accélérer le développement de la filière bio, le Secrétariat d’État à l’économie, qui se dit animé par le seul désir de faire avancer l’économie du pays, a déjà investi 8 millions de francs depuis treize ans. Mandaté pour cette mission, le FiBL a mis en place un organisme de certification, participé à l’augmentation des surfaces de production d’environ 140 000 hectares entre 2005 et 2016 et à l’amélioration de la qualité de stockage et des capacités de transformation. Elle a également mis en relation des acteurs ukrainiens et internationaux et formé des conseillers tecniques. Au terme de ce projet, le Seco et le FiBL ont invité quelques journaux suisses, dont Terre&Nature, à découvrir une filière du bio ukrainien désormais autonome.

Bon à savoir

Peu de pays peuvent se targuer de posséder une agriculture aussi puissante que l’Ukraine. Les 32,5 millions d’hectares de terres arables génèrent en effet près du tiers du PIB national – devant l’industrie lourde –, emploient 20% de la population active et représentent 40% des exportations du pays. Si l’agriculture a toujours été un secteur économique essentiel, elle a cependant renforcé sa position depuis la révolution du Maïdan en 2014: entre une profonde crise économique et le conflit militaire dans le Dombass qui frappent le pays depuis trois ans, son poids est devenu prépondérant. À tel que point que ce secteur est aujourd’hui un véritable moteur pour l’économie ukrainienne. Redonner à l’Ukraine son statut de grenier de l’Europe et se positionner comme un acteur incontournable dans la production biologique est la stratégie affichée par le gouvernement, qui s’est lancé en parallèle dans un processus ambitieux de démocratisation et de réformes économiques. Reste à mettre en application ces objectifs dans des zones rurales qui fonctionnent à plusieurs vitesses. D’un côté, on compte en effet 15 000 immenses exploitations héritées de la privatisation des kolkhozes (environ 150 agro-holdings exploitent 10 000 hectares chacune), de l’autre on recense 5 millions de micro-exploitations dont le développement est limité par l’absence d’investissement. Entre les deux, on trouve une catégorie assez hétérogène comprenant des dizaines de milliers d’exploitations familiales de tailles diverses. Le défi de l’Ukraine agricole sera donc de trouver la bonne voie pour la production biologique.