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Viticulture
Felco inaugure l’ère du vigneron connecté

Testé depuis cet été et commercialisé dès l’an prochain, le système développé par le leader du sécateur,Digivitis et Collector, amorce une petite révolution dans la récolte et l’organisation des données culturales.

Felco inaugure l’ère du vigneron connecté

Cultiver 25 hectares de vignes: un boulot qui ne se compte pas seulement en heures, mais aussi en informations à recueillir sur le terrain, à transmettre et à exploiter. Au Château d’Auvernier (NE), depuis cet été, cette partie moins visible mais essentielle du travail viticole passe par Collector et Digivitis. Soit un boîtier portable qui permet de recueillir des données géolocalisées avec une précision de 50 cm (pieds malades, fils cassés, etc.), qui indique également les tâches à effectuer et les enregistre une fois faites; et une plate-forme sur PC pour les visualiser sur une carte du domaine, les organiser, les sauvegarder et les analyser, et en outre définir et notifier de nouvelles missions aux porteurs du bracelet.

Une rationalisation inédite
Pour Yann Vanvlaenderen, c’est une petite révolution. «Jusque-là, on ne disposait que de fiches et d’infos transmises par oral, explique le responsable qualité du Domaine du Château d’Auvernier. Mais avec une surface passée en quelques années de seize hectares à vingt-cinq en propriété, le nombre de tâches et d’outils a fortement augmenté. Et le prochain départ en retraite de notre chef de culture constituait une difficulté supplémentaire dans la transmission de ces informations. Là, on a pu documenter toutes nos missions de façon centralisée et homogène, sur une carte d’une précision inédite. C’était presque incroyable.»
Yann Vanvlaenderen n’a pas eu à aller loin pour bénéficier de cet «œil de Dieu», comme il dit encore: Collector (le bracelet) et Digivitis (la plate-forme) sont conçus et fabriqués par Felco. En fait, c’est le leader du sécateur, basé aux Geneveys-sur-­Coffrane (NE), qui s’est adressé à l’exploitation pour lui proposer (ainsi qu’au Domaine de Montmollin et à celui de Saint-Sébaste) d’intégrer le consortium local mis sur pied pour le développement de son outil connecté. Une direction nouvelle pour Felco, dans laquelle l’entreprise s’est lancée en 2015 à la suite d’un concours d’idées proposé aux élèves d’une nouvelle formation interdisciplinaire à la HES-SO mêlant ingénierie, design et économie. «Comme pour nos sécateurs, nous sommes partis des besoins réels des vignerons, rapporte Stéphane Poggi, CEO de Felco Motion, le spin-off créé pour négocier ce virage numérique. Très vite, les lacunes dans la récolte et la sauvegarde des informations provenant de la vigne ont émergé des discussions que nous avons eues avec eux et l’idée du boîtier connecté s’est imposée. Tout au long du développement, le dialogue a permis d’affiner le projet pour coller à la réalité du terrain.»

Ergonomie et robustesse
«Dans un premier temps, nous avons eu plusieurs séances avec les responsables du projet pour définir l’interface et la plate-forme, raconte Yann Vanvlaenderen. Ensuite, au début de l’été 2019, on a reçu six prototypes de boîtiers, pour chaque membre de notre équipe. Au fur et à mesure qu’on apprenait à les utiliser, on a eu des échanges de mails quotidiens avec les développeurs pour leur faire part de ce qui était à améliorer. À chaque fois, ils intégraient presque immédiatement les modifications suggérées.»
Si les «testeurs» ont travaillé avec une sorte de smartphone muni d’un GPS, la dernière version du Collector arbore le design robuste d’un «4×4 de communication» comme le synthétise Louis Augagneur, le chef du projet: «Avec ses bumpers sur les côtés, ses trois gros boutons utilisables avec des gants et son écran noir/blanc simple et lisible même en plein soleil, on peut quasiment le traiter comme nos sécateurs…» Au Château d’Auvernier, les essais vont se poursuivre sur les travaux de prétaille et de taille avec cette dernière version, dont 45 prototypes sont actuellement en production et qui sera commercialisée dès l’an prochain. «On va très probablement passer une commande ferme», annonce Yann Vanvlaenderen.

En janvier à Agrovina
«Le prix total comprendra un prix fixe pour l’installation de Digivitis incluant une cartographie du domaine par drone, plus l’achat du ou des bracelets et un abonnement annuel en fonction de leur nombre, couvrant le logiciel et le stockage des données chez notre partenaire VNV, à La Chaux-de-Fonds», détaille Stéphane Poggi. Après son inauguration officielle début décembre à Auvernier, le système, distingué par une médaille de bronze au palmarès de l’innovation du Sitevi de Montpellier (F), sera présenté à la profession lors d’Agrovina, fin janvier. «Les premiers marchés visés sont la Suisse et la France, souligne le PDG de Felco Motion. Mais on pense aussi aux États-Unis et à l’Afrique du Sud, où Felco a une filiale qui présente un gros potentiel.»
Les petites exploitations, qui n’étaient pas le public cible au départ, sont aussi très intéressées, note Louis Augagneur. «Gagner du temps sur la gestion des plans de traitement, par exemple, est de plus en plus crucial, avec l’inflation administrative à laquelle les vignerons sont soumis.» Et Digivitis pourra sans grand changement être adapté à l’arboriculture ou à la gestion des forêts, sans parler des possibilités d’accueillir un autre appareil – sécateur électrique, drone ou robot. «L’agriculture a un vrai besoin de compréhension globale de ce qui se passe sur le terrain, et c’est la voie sur laquelle on veut s’engager», conclut Stéphane Poggi.

+ D’infos www.digivitis.com

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Guillaume Perret

questions à

Philippe Droz, spécialiste en systèmes de connaissances, Agridea

Recourir à des outils numériques en viticulture, c’est nouveau?
La numérisation se répand moins vite que dans l’agriculture, notammentà cause des différences de dimension des exploitations et de la force de l’industrie de la machine agricole, mais l’évolution de la technologie et les exigences de traçabilité lui confèrent de plus en plus d’importance.
Comment les vignerons vivent-ils cette transition?
Comme pour toute nouvelle technologie, ils hésitent entre des attentes très élevées, par exemple quant à la robotique, au suivi de la maturation du raisin, etc., et des craintes légitimes mais parfois irrationnelles, en l’occurrence face à la protection des données.
Que faire pour aider la profession à négocier au mieux le virage numérique?
Agridea a aidé à rédiger une charte (ndlr: https://agridigital.ch) qui poursuit 12 objectifs: éviter la saisie multiple des données, garantir que celles-ci restent propriété exclusive des producteurs, etc. On propose en outre Réseau-lution, un outil d’enregistrement des données sur la parcelle. Il y a aussi la plate-forme d’échange Barto, la numérisation des données concernant la protection phytosanitaire, celle des traditionnelles fiches… En revanche, on n’investit pas dans les objets connectés, couverts par les firmes privées.

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