Augusta Gillabert-Randin a donné voix au chapitre aux paysannes

120 ans Agriculture Les pros de la terre
Spécial 120 ans
Augusta Gillabert-Randin a donné voix au chapitre aux paysannes

Chaque mois, nous partons à la rencontre d’une personnalité qui a marqué le monde agricole romand ces cent vingt dernières années. Une Vaudoise a laissé son empreinte dans l’entre-deux-guerres.

Augusta Gillabert-Randin a donné voix au chapitre aux paysannes

«L’avenir de l’agriculture, si sérieusement menacé, est tout entier entre les mains des femmes.» Voilà ce qu’écrivait Augusta Gillabert-Randin en mars 1933, dans les colonnes du Sillon romand, l’ancêtre de Terre&Nature. Ces quelques mots – alors publiés dans la rubrique La Paysanne – étaient destinés à convaincre les mères paysannes d’envoyer leurs filles étudier à Marcelin-sur-Morges pour lutter contre l’exode rural qui sévissait alors dans les campagnes vaudoises et romandes.
Former les filles et les femmes d’agriculteurs: voici l’une des obsessions d’Augusta Gillabert-Randin, cette paysanne vaudoise qui exploitait seule sa ferme de La Faye située entre Moudon et Lucens à la suite du décès de son mari. Mère de cinq enfants, elle a toute sa vie écrit et pris la parole afin de plaider la cause des paysannes et de revendiquer une meilleure reconnaissance du travail des femmes en agriculture.
Son combat commence en 1918, lorsqu’elle fonde l’Association des productrices de Moudon, qui deviendra l’Association des paysannes vaudoises – qui fête justement son centième anniversaire cette année. «Au sortir de la guerre, la répartition des denrées alimentaires était problématique et il y avait un phénomène d’accaparement sur les marchés, dont celui de Moudon, raconte l’historienne Monique Fontannaz. Augusta Gillabert organise donc les productrices afin rétablir un lien direct entre consommateurs et producteurs et d’obtenir des prix équitables.»

Plus de 300 chroniques

La productrice de Moudon ne s’arrête pas en si bon chemin. Elle cherche ensuite des moyens d’offrir de nouveaux débouchés économiques aux productrices en les incitant à se spécialiser dans des domaines propres – volailles, fruits, porcs –, et organise l’écoulement des produits. «Grâce à Augusta, la position des paysannes s’est renforcée au sein des familles», raconte Peter Moser. Le président des Archives de l’histoire rurale, à Berne, ne cache pas son admiration pour Augusta Gillabert: «Elle me fascine par son engagement sans pareil et ses talents rédactionnels: elle savait décrire de manière vivante une réalité éminemment complexe.»
Si le rôle de cette Vaudoise au caractère bien trempé a été déterminant dans l’évolution de la place de la femme, c’est grâce à ses chroniques, publiées dans la presse agricole romande – L’industrie laitière suisse, La Terre vaudoise et Le Sillon romand – pendant plus de vingt ans, entre 1918 et 1940, l’année de sa mort. La moitié de ses trois cents chroniques ont d’ailleurs été rassemblées dans un ouvrage paru en 2005. Pour Peter Moser, les articles d’Augusta sont précieux, car ils figurent parmi les sources les plus importantes sur le travail des femmes dans l’agriculture au XXe siècle. «Elle a clairement participé à l’évolution des mentalités dans l’agriculture, mais a aussi amélioré l’image des femmes dans la société», poursuit Peter Moser.

Une suffragette en campagne

Augusta Gillabert s’est en effet battue contre l’alcoolisme à travers la Ligue suisse des femmes abstinentes et a milité, malgré les commentaires désapprobateurs du monde agricole, pour l’égalité civique des femmes. «Elle force l’admiration, car elle s’est engagée simultanément pour des causes traditionnelles comme le travail des paysannes, et progressistes comme le féminisme, observe Monique Fontannaz. Ses combats n’étaient pas antinomiques, mais complémentaires. Elle était en avance sur son temps.» Forte tête, mais rusée, Augusta Gillabert savait utiliser sa plume avec intelligence et parsemait ses chroniques de sujets subversifs, comme le droit de vote des femmes. «Elle distillait ses prises de position tout en subtilité, afin d’éviter les scandales. Elle voulait résoudre des problèmes, non s’en plaindre», relève Peter Moser. En 1933, elle peut enfin inaugurer une page féminine dans Le Sillon romand. «Il était temps», glisse-t-elle alors, à demi-mot.
Claire Muller n

+ d’infos Le Musée du Vieux-Moudon rend hommage à Augusta Gillabert-Randin à l’occasion du 100e anniversaire de l’Association des productrices de Moudon. «Paysannes par amour, féministes par choix» est une exposition
à découvrir du 28 avril au 21 octobre. www.musees.vd.ch/musee-du-vieux-moudon/exposition-temporaire/

Retrouvez par ailleurs cette série ainsi que l’ensemble des articles consacrés au 120e anniversaire de «Terre&Nature» sur www.terrenature.ch/120ans

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Marcel G.