«Aucune menace contre la vigne ne peut être totalement éradiquée»

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«Aucune menace contre la vigne ne peut être totalement éradiquée»

La santé de la vigne dépend aujourd’hui d’équilibres naturels complexes, restaurés depuis quelques décennies, mais toujours fragiles. Entretien avec les entomologistes Christian Linder et Patrik Kehrli.

«Aucune menace contre la vigne ne peut être totalement éradiquée»

Principaux coauteurs de Ravageurs et auxiliaires – deuxième volume d’une série de quatre ouvrages consacrés à la vigne – Christian Linder et Patrik Kehrli, tous deux chercheurs à Agroscope Changins (VD), ont consacré trois ans à la rédaction d’un livre destiné à faire référence. Entre autres tâches, les chercheurs ont embarqué loupes et appareils photo pour arpenter les vignes à la recherche des petites bêtes qui y vivent, utiles ou nuisibles.

Qu’avez-vous constaté en scrutant la santé du vignoble suisse?
➤ Christian Linder – Le plus frappant, c’est la difficulté de trouver sur le terrain la
présence de certains ravageurs bien connus. L’acarien rouge, un des plus redoutés, ne commet pour ainsi dire plus de dégâts significatifs. On a dû fouiller dans nos collections de diapos!

Que s’est-il passé?
➤ Patrik Kehrli – Jusqu’aux années septante, le recours aux insecticides était bien plus fréquent, et les produits utilisés plus nombreux qu’aujourd’hui. L’usage de fongicides non spécifiques créait un cercle vicieux en s’attaquant non seulement aux responsables de maladies fongiques, mais aussi à leurs prédateurs. Et les nouveaux problèmes, à leur tour, étaient traités à coups d’insecticide… La lutte par auxiliaires et par le recours à la confusion sexuelle a permis de recréer un équilibre naturel. Et les viticulteurs, lorsqu’il y a lieu de faire des traitements insecticides – c’est exceptionnel, un traitement tous les cinq ans en moyenne par domaine –, recourent à des produits très ciblés.
➤ Christian Linder – L’importance économique de certains dégâts et la perception de ce qui est ou non un ravageur ont aussi été revues. La tolérance est plus grande, et le seuil à partir duquel un traitement est considéré comme nécessaire est plus élevé. La révolution qualitative a joué un rôle: on vise la qualité, plus la quantité, et dans ce contexte, certains ravageurs sont presque utiles en faisant un vrai travail de vendanges vertes (rires). Sans compter que les traitements sont coûteux, et les viticulteurs ne se sont guère fait prier pour les diminuer.

En tant que menace la plus préoccupante, l’acarien rouge a donc cédé sa place. Mais à quoi?
➤ Christian Linder – De nos jours, c’est l’insecte vecteur d’un virus, d’un phytoplasme ou d’une bactériose jusqu’alors inoffensifs ou non présents, qui constitue le plus grand danger. C’est le cas avec la cicadelle Scaphoideus titanus, qui transmet la flavescence dorée.
➤ Patrik Kehrli – Le danger est double: non seulement la maladie a le potentiel de détruire la vigne, mais elle nous contraint à une logique de traitement insecticide obligatoire sur de grandes surfaces. Pour l’instant sans effets collatéraux, grâce à des produits très ciblés. Mais le risque de compromettre les équilibres rétablis depuis des décennies est là. Ce n’est pas invraisemblable, comme le montre la réévaluation périodique de certains insecticides qu’on croyait spécifiques – à tort. Et volontairement ou non, revenir à des traitements à large spectre, causant des dégâts aux populations d’auxiliaires comme les typhlodromes, pourrait nous contraindre à traiter ensuite contre les acariens.

Et la drosophile du cerisier?
➤ Christian Linder – Pour nous, son effet demeure presque anecdotique, en dépit de tout ce qu’on en a dit. Le lien entre la mouche suzukii et la pourriture acide n’a pas pu être clairement établi. Cette année, il y avait plus de mouches qu’en 2014, mais la pourriture acide, elle, est quasiment absente. Avec trois ans de recul, nous sommes convaincus que la menace a été amplifiée, tout ce qui s’attaque au vin prenant rapidement un aspect très émotionnel.

Le réchauffement climatique complique la donne en modifiant l’aire de répartition de certains insectes?
➤ Christian Linder – On est encore protégés par notre climat modéré. Certaines cicadelles de Sicile ne supportent ainsi pas le gel. Mais qu’arrivera-t-il s’il ne gèle plus? Ou si le ver de la grappe passe de deux à trois générations par an, nous contraignant à revoir notre stratégie de confusion sexuelle? Dans trente ans, on devra très probablement ajouter des ravageurs à notre liste. Notre avantage est qu’un nouveau ravageur ici a de grandes chances d’être déjà documenté à l’étranger, et qu’on n’est donc
pas totalement démuni.

Autre problème spécifique: l’arsenal d’auxiliaires sur lesquels compter est par nature non maîtrisable. On ne peut qu’espérer qu’ils soient là et fassent leur travail…
➤ Christian Linder – C’est le principe de la lutte par conservation: mettre en place des conditions adéquates pour favoriser la faune utile. Cela dit, dans le cas des typhlodromes qui ont permis de réduire les ravages dus aux acariens, il y a eu des prélèvements et des lâchers d’individus, qui se sont adaptés à leur nouvel habitat. Mais si l’équilibre de l’écosystème «vigne» n’est pas touché par la réactivation d’auxiliaires indigènes, il pourrait être éventuellement mis en danger par l’introduction d’insectes utiles, mais étrangers.

On en revient à la fragilité de cette défense, liée à un équilibre complexe…
➤ Patrik Kehrli – Aucune menace contre la vigne ne peut être considérée comme éradiquée. Pour notre ouvrage, nous avons dû classer les ravageurs entre principaux et occasionnels, ce qui a donné lieu à de fréquents débats: beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui quasiment inoffensifs, mais ils
sont toujours là, et potentiellement très dangereux.
➤ Christian Linder – Le phylloxéra, pour prendre le pire de tous, est sous contrôle, mais seulement grâce au greffage. Si les porte-greffes perdaient leur capacité de résistance ou que le puceron devenait plus virulent, parce qu’un équilibre biologique a été rompu, ça pourrait tourner à la catastrophe. C’est pourquoi il figure en première place de notre ouvrage.

+ D’infos Ravageurs et auxiliaires, Éditions Amtra/Agroscope, 394 pages.
Commandes: www.revuevitiarbohorti.ch

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Olivier Evard

Une époque clé: le retour des auxiliaires

Dans les années septante, la viticulture suisse a renoncé à user des insecticides pour adopter de nouvelles méthodes, plus efficaces et plus respectueuses de l’écosystème. Un mouvement rassemblant chercheurs et vignerons sensibles à l’écologie né en Valais, dans lequel le biologiste Augustin Schmid a joué un rôle important en «retrouvant» le typhlodrome, prédateur naturel de l’acarien rouge, et en favorisant sa prolifération. Celui qui était alors chargé de la protection phytosanitaire à l’école de Châteauneuf et responsable de la viticulture au sein de l’Organisation internationale de lutte biologique évoque cette période charnière: «Le typhlodrome était déjà mentionné comme prédateur naturel de l’acarien rouge en Valais, dans les années cinquante. Mais l’usage des produits de synthèse semblait avoir entraîné sa disparition. À cette époque, la lutte contre les acariens constituait le problème No 1, en Valais comme ailleurs. Au cours d’un contrôle mené sur une parcelle de Fully à la recherche d’acariens, nous avons découvert que certaines feuilles en étaient totalement dépourvues.
En revanche, des typhlodromes se dissimulaient contre les nervures. Leur présence dans une parcelle prouvait que des conditions favorables aux auxiliaires pouvaient être rétablies sans passer à une culture bio. L’étape suivante a été de récupérer les bourgeons surnuméraires lors des effeuilles menées sur des parcelles où le typhlodrome était présent, et de les placer dans des sacs de papier au lieu de les utiliser comme compost. On les déposait ensuite sur les pousses de vignes à coloniser. Mais souvent, la simple adaptation des traitements a suffi à faire «revenir» ces auxiliaires. En parallèle, on a pu prouver le caractère nocif pour les typhlodromes des acaricides les plus courants de l’époque, l’Ultracid et les pyréthrinoïdes, d’autant plus dangereux que beaucoup de modèles de traitement en prévoyaient trois applications par an à petites doses, favorisant ainsi la résistance des acariens rouges. Au début des années huitante, leur suppression progressive s’est traduite par une augmentation spectaculaire des typhlodromes, sans que l’explosion du nombre de cicadelles vertes, que certains redoutaient, se produise; à la même époque, des tests menés à Changins ont montré l’impact désastreux de certains fongicides sur la faune auxiliaire, et ils ont été interdits. Le problème des acariens rouges a ainsi été relégué à un rang anecdotique en quelques années.